AMATOR TEMPORIS ACTI

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Liste complète des personnages

Louis II de Bourbon, prince de Condé

Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, enfant
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, enfant
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, adolescent, par Pieter Van Mol
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, à la bataille de Rocroi, par Juste d'Egmont
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, à la bataille de Rocroi, par Juste d'Egmont
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, d'après Juste d'Egmont
Le prince de Condé ordonnant d'épargner les prisonniers espagnols à la bataille de Rocroi, par François-Joseph Heim (1834)
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, à l'époque de la bataille de Rocroi, par Jacques Stella
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, à l'époque de la bataille de Rocroi, par Mme Jaquotot d'après Jacques Stella
Entrevue de Louis II de Bourbon, prince de Condé, et de sa cousine Mademoiselle de Montpensier, lors du combat du Faubourg-Saint-Antoine pendant la Fronde, par Sophie Rude (1836)
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, en 1643, par Le Brun
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, recevant la reddition de Dunkerque, en octobre 1646, par Jean Tassel
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, à 31 ans, en 1653, par Teniers
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, gravure d'après Teniers
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, par Juste d'Egmont
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, par Juste d'Egmont
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, d'après Juste d'Egmont
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, par Franque (1839), d'après Juste d'Egmont
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, aquarelle d'après Juste d'Egmont
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, se repentant de ses victoires du temps de la Fronde, par Michel Corneille
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, avec son fils Henry-Jules de Bourbon, duc d'Enghien, futur cinquième prince de Condé, par Claude Lefebvre
Hercule peignant le portrait de Louis II de Bourbon, prince de Condé, par Eude
Louis II de Bourbon, prince de Condédans le rôle de l'Empereur des Turcs, pour le grand Carrousel des Tuileries donné les 5, 6, et 7 juin 1662
Louis II de Bourbon, prince de Condé, dans le rôle de l'Empereur des Turcs, pour le grand Carrousel des Tuileries donné les 5, 6, et 7 juin 1662
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, d'après Nanteuil
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, par Mme Jaquotot d'après Nanteuil
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, par Coysevox
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, par Coysevox
Louis II de Bourbon, prince de Condé, reçu à Versailles par Louis XIV après la victoire de Seneffe, en 1674, par Charles Doerr (1857)
Décoration funèbre de la chapelle de Condé dans l'église Saint-Paul-Saint-Louis à Paris, pour les cérémonies d'inhumation du cœur du prince de Condé


Claire-Clémence de Maillé-Brézé, princesse de Condé

Claire-Clémence de Maillé-Brézé, princesse de Condé
Claire-Clémence de Maillé-Brézé, princesse de Condé
Claire-Clémence de Maillé-Brézé, princesse de Condé, par Beaubrun
Claire-Clémence de Maillé-Brézé, princesse de Condé, par Petitot
Claire-Clémence de Maillé-Brézé, princesse de Condé
Claire-Clémence de Maillé-Brézé, princesse de Condé
Claire-Clémence de Maillé-Brézé, princesse de Condé


Pendants

Claire-Clémence de Maillé-Brézé, princesse de Condé, par Ribou
Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, par Ribou


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Louis II de Bourbon, prince de Condé, dit le Grand Condé (1621-1686)
et sa femme Claire-Clémence de Maillé-Brézé (1628-1694)






Le Grand Condé, adolescent, avec son père et son frère : ICI.


Louis II de Bourbon, quatrième prince de Condé, dit le Grand Condé, était le fils de Henri II de Bourbon, troisième prince de Condé, et de Charlotte de Montmorency.

Claire-Clémence de Maillé-Brézé était la fille d'Urbain de Maillé, marquis de Brézé, maréchal de France, et de Nicole de Vignerot du Plessis de Richelieu, sœur du cardinal de Richelieu.


Ils eurent trois enfants. Les deux derniers, un fils et une fille, ne vécurent pas, mais l'aîné fut :


- Henry-Jules de Bourbon, cinquième prince de Condé.


Notons qu'Henry-Jules porta d'abord le titre de duc d'Albret, tant que son père était duc d'Enghien, du vivant de son propre père le prince de Condé. Lorsque son grand-père mourut et que son père prit le titre de prince de Condé, Henry-Jules reprit à son tour le titre de duc d'Enghien et fut appelé usuellement à la Cour Monsieur le Duc ; il devint enfin naturellement prince de Condé à la mort de son père.


C'est précisément parce qu'elle était la nièce du cardinal de Richelieu que Claire-Clémence devint duchesse d'Enghien et depuis princesse de Condé, et pour son plus grand malheur. Le prince de Condé, qui fut l'un des plus grands capitaines de son siècle, que Saint-Simon n'appelle à juste titre que "M. le Prince le héros", et dont le nom est associé aux éclatantes victoires de Rocroi, de Thionville, de Fribourg, de Noerlingen, de Lens, se montra hélas beaucoup moins admirable dans sa vie privée, et fit subir à sa femme une destinée d'une cruauté implacable, dont il y a peu d'exemples.

Voici les faits. Le prince de Condé le père, par ambition, ne sachant que faire pour s'assurer les bonnes grâces du tout-puissant cardinal de Richelieu, sollicita pour son fils la main de mademoiselle de Brézé, et même offrit tout ensemble la main de sa fille Anne-Geneviève, mademoiselle de Bourbon, pour le frère de Claire-Clémence, Armand de Maillé-Brézé, futur duc de Fronsac. Ce fut le cardinal lui-même, mû par le sentiment des convenances, qui dut décliner une partie de cette avalanche d'alliances éclatantes.

La Grande Mademoiselle rapporte avec aigreur (et l'on devine le frémissement d'indignation qui l'agite) :

"Je n'allai pas pour cela (la naissance du duc d'Anjou) plus tôt à Paris que pour y passer l'hiver, durant lequel il n'y eut rien de remarquable que le mariage de M. le duc d'Enghien avec mademoiselle de Brézé, nièce du cardinal de Richelieu. Ce ministre ne devait et ne pouvait apparemment espérer cet honneur que par de grandes soumissions et de fortes instances auprès de M. le Prince ; tout au contraire, celui-ci demanda au cardinal, comme à genoux, mademoiselle de Brézé, et fit pour l'avoir ce qu'il aurait fait s'il avait eu intention d'avoir pour son fils la reine de tout le monde.

Et pour témoigner même à ce ministre qu'il n'y avait point d'attachement qui dépendît de lui, par lequel il ne voulût s'unir à tous ses intérêts, il le pria de marier en même temps mademoiselle de Bourbon à M. le marquis de Brézé. M. le cardinal répondit qu'il voulait bien donner des demoiselles à des princes, et non pas des gentilshommes à des princesses : il ne lui fit donc la grâce que de lui accorder mademoiselle de Brézé pour M. le duc d'Enghien. Ils furent fiancés dans la chambre du roi, comme c'est la coutume pour les princes du sang ; et ce jour-là le prince donna un fort beau ballet dans le Palais-Cardinal, où le roi, la reine, et toute la cour étaient.

Il y eut bal ensuite, où mademoiselle de Brézé, qui était fort petite, tomba comme elle dansait une courante, à cause que, pour rehausser sa taille, on lui avait donné des souliers si hauts qu'elle ne pouvait marcher. Il n'y eut point de considération qui empêchât de rire toute la compagnie, sans excepter M. le duc d'Enghien, qui ne consentait à cette affaire qu'à regret et que par la crainte qu'il avait de déplaire à monsieur son père. (…)

Peu après son mariage, il tomba si grièvement malade que l'on crut qu'il en mourrait, et tout le monde l'attribua au chagrin que lui avait donné cette affaire, qui lui en pouvait donner beaucoup de sujet, sans s'arrêter à d'autres considérations qu'à celles qui venaient de la personne de sa femme : car, outre que du côté de la beauté et des qualités de l'esprit elle n'avait rien qui la mît au-dessus du commun, d'ailleurs elle était encore si enfant que, plus de deux ans après être mariée, elle jouait avec des poupées ; aussi était-elle assez méprisée et maltraitée de toute la famille de monsieur son mari ; de quoi elle s'aperçut, et s'assujettit à me voir, et n'avoir de joie et de plaisir que chez moi. Je vous avoue qu'elle me faisait pitié, et que cette seule considération me faisait m'accommoder à ses visites : quant à moi, je n'en recevais aucun divertissement."


Son éducation avait été fort négligée, puisqu'à l'époque de son mariage, à douze ans, elle ne savait ni lire ni écrire :

"L'année d'après son mariage, elle fut envoyée au couvent des carmélites de Saint-Denis, pour lui faire apprendre à lire et à écrire durant l'absence de monsieur son mari, qui avait suivi le roi au voyage qu'il fit en Roussillon. L'on jugea que cette jeune femme se formerait mieux dans un couvent qu'ailleurs, parce que l'on m'en avait vu revenir, après une fort longue maladie, plus sage que je n'avais été : joint à cela que le cardinal avait connu celle qui en était supérieure, lorsqu'elle avait été fille d'honneur de la reine, ma grand-mère (Marie de Médicis), pour une personne de beaucoup de mérite et d'esprit."

On précisera tout de même que la Grande Mademoiselle était alors amoureuse de son cousin le duc d'Enghien, et aurait, à cette époque, bien voulu l'épouser ; ce qui naturellement ne devait pas l'inciter à beaucoup de bienveillance pour la femme de ce dernier…

Quoi qu'il en soit, Claire-Clémence fut effectivement très mal accueillie dans sa belle-famille, méprisée de sa belle-mère, ignorée de sa belle-sœur, et son beau-père lui-même, qui avait été la chercher, se contenta de la protéger sans l'aimer.

Mais hélas, celui qui la détesta le plus fut, et de loin, son mari…

Lorsque son père lui imposa ce mariage, d'abord, il était amoureux de mademoiselle du Vigean, qui entra sur ces entrefaites aux carmélites ; ensuite, à défaut d'épouser cette dernière, il désirait épouser sa richissime cousine la Grande Mademoiselle, et d'ailleurs répondit d'emblée à son père "qu'il ne pouvait consentir à aucune alliance tant qu'une princesse de sa maison, jeune, belle, spirituelle et comblée de biens, serait à marier."

Rien n'y fit, il lui fallut se soumettre et épouser mademoiselle de Brézé. Il ne le lui pardonna jamais. Et pendant deux ans il refusa de consommer son mariage, bien résolu d'en demander l'annulation dès la mort du cardinal. C'est une fois de plus l'occasion de rappeler à quel point paraissait décisive cette question de la consommation dans un procès en annulation. On pouvait plaider la contrainte, à condition que l'époux n'ait pas ensuite tacitement ratifié l'union contestée en la consommant. C'est là-dessus que roula tout le procès en annulation du premier mariage de Louis XII. Le duc d'Enghien le savait bien. Il fallait l'impudence de l'actuel comte de Paris pour oser prétexter la contrainte initiale dans une union avec une femme dont il eut ensuite cinq enfants. Bien lui en prit du reste, puisque Rome n'a pas eu honte de lui accorder ce qu'il voulait.

Mais alors, personne ne s'y trompait. Et c'est pourquoi Richelieu lui-même, se doutant de ce que le prince avait en tête, et voulant rendre le mariage de sa nièce indissoluble avant de mourir, fit craindre au duc d'Enghien les pires disgrâces s'il ne se résolvait enfin "à coucher avec elle de bonne foi".

Le duc d'Enghien céda, et il en advint neuf mois plus tard Henri-Jules de Bourbon, duc d'Albret (en attendant de devenir duc d'Enghien à la place de son père lorsque ce dernier devint lui-même prince de Condé).

Le duc d'Enghien partit ensuite moissonner les lauriers sur les champs de bataille. Peu après, éclatèrent les orages de la Fronde. Devenu prince de Condé, l'époux de Claire-Clémence, après avoir d'abord soutenu le parti de la Cour, se joignit ensuite à la rébellion, et bientôt fut emprisonné à Vincennes avec son frère le prince de Conti et son beau-frère le duc de Longueville.

Ce fut alors que la princesse de Condé se signala par son admirable conduite.

Elle s'enfuit à Bordeaux avec son jeune fils, voyageant tantôt à cheval, tantôt à pied, et de là telle une véritable amazone, s'efforça de soulever l'Aquitaine en faveur de son mari, haranguant peuple et magistrats, ordonnant et parfois même œuvrant elle-même de ses mains aux fortifications de la ville en prévision des combats, "apportant de la terre dans de petits paniers afin d'encourager les travailleurs".

Pendant ce temps, le prince de Condé occupait sa captivité à Vincennes en faisant pousser des tulipes, ce qui lui inspira cette réflexion ironique : "Qui aurait jamais cru que j'arroserais des fleurs pendant que Madame la Princesse ferait la guerre !" Remarquons que le goût pour les tulipes qu'il prit à cette époque ne devait plus le quitter, car les jardins de son château de Chantilly furent par la suite renommés (entre autres) par les splendides spécimens qu'il y avait fait planter.

Transféré au Havre, enfin touché du dévouement de la princesse, il lui écrivit cette très belle lettre, expression de sentiments qui hélas ne furent qu'un feu de paille :

"Il me tarde, madame, que je sois en état de vous embrasser mille fois pour toute l'amitié que vous m'avez témoignée, qui m'est d'autant plus sensible que ma conduite envers vous l'avait peu méritée ; mais je saurai si bien vivre avec vous à l'avenir que vous ne vous repentirez pas de tout ce que vous avez fait pour moi, qui fera que je serai toute ma vie tout à vous et de tout mon cœur."

Il fut bientôt libéré, et reprit les armes contre le jeune Louis XIV, la reine-mère régente et le cardinal Mazarin, passa ensuite en Flandres où la princesse le rejoignit. De là il combattit dans le camp espagnol, jusqu'à ce que le Traité des Pyrénées mette un terme aux troubles intérieurs et extérieurs. Il rentra en France faire sa soumission au roi, et racheta ses erreurs passées en reprenant dix ans plus tard la tête des armées de Louis XIV, aux côtés de Turenne, et en s'illustrant plus que jamais durant la guerre de Hollande.

Mais pour la malheureuse Claire-Clémence, le miracle n'eut pas lieu. Les promesses de son mari étaient loin, et il lui fit de nouveau sentir tout le poids de sa haine.

Elle tomba malade, et son mari tressaillait déjà d'espérance, envisageant un remariage avec la Grande Mademoiselle, qui raconte sans états d'âme :

"Madame la Princesse fut grièvement malade d'un érésipèle à la tête qui lui rentra, et qui fit dire à beaucoup de gens que, si elle mourait, je pourrais bien épouser M. le Prince. Cela vint jusqu'à moi, j'y rêvai (…). Les trois jours que son extrémité dura, ce fut le sujet de mon entretien avec Préfontaine (son intendant) ; je n'en eusse point parlé à d'autres. Nous agitions toutes ces questions, et ce qui m'en donnait sujet, outre ce que j'en entendais dire, c'est que M. le Prince me venait voir tous les jours ; mais sa guérison fit finir ce chapitre à l'instant, et l'on n'y pensa plus."

Déception… Et les déceptions sur ce point se succédèrent, car la santé de Claire-Clémence ne fut plus qu'une suite de maladies continuelles, dont à chaque fois la Cour disait qu'elle ne reviendrait pas, et dont à chaque fois elle revint cependant, alimentant de réguliers "personne n'aurait cru qu'elle réchappât", pour citer encore mademoiselle de Montpensier.

L'histoire aurait pu en rester là. Mais Claire-Clémence s'en serait tirée à trop bon compte.

En 1671, un scandale étrange éclata à son propos. En deux mots, car on développera ensuite, M. de Rabutin, un de ses anciens pages (cousin du fameux comte de Bussy-Rabutin) et Duval, un de ses valets de pied, se prirent de querelle dans sa chambre en sa présence. Ils tirèrent l'épée l'un contre l'autre, elle se précipita entre eux pour les séparer, et dans la mêlée reçut du valet un coup d'épée au côté.

Duval fut arrêté, condamné aux galères, tandis que Rabutin parvint à passer en Allemagne, et d'ailleurs connut à compter de ce jour une fortune prodigieuse, prenant du service dans les armées de l'Empereur et épousant plus tard la princesse Dorothée-Élisabeth de Holstein-Wissenbourg.

Quant à Claire-Clémence, les bruits qui coururent aussitôt furent d'une malveillance prévisible… Il se dit, évidemment, qu'elle avait été la maîtresse des deux antagonistes, et que leur rivalité dans le cœur de la princesse avait été la cause de la querelle.

Or, rien ne semble plus improbable.

Rappelons qu'elle avait alors quarante-trois ans, et que sa réputation avait jusqu'à cette époque été absolument intacte. Sa vie passée tout entière témoignait de son éloignement pour les intrigues galantes, ce qui est d'autant plus remarquable que son cas était assez unique si l'on songe aux autres frondeuses, sa belle-sœur la duchesse de Longueville, la duchesse de Chevreuse, la duchesse de Montbazon, la duchesse de Châtillon, la princesse palatine, tant d'autres… À n'en pas douter, le moindre écart de sa part eût été connu et bien connu, sans étonner grand monde, car l'époque n'était pas sévère… Or, rien, absolument rien jusque-là.

Ensuite, nous avons deux témoignages qui ne peuvent être mis en doute ; l'un de Bussy-Rabutin qui, son Histoire amoureuse des Gaules l'atteste, n'était pas d'un caractère à dissimuler pudiquement les frasques de ses contemporains - il en aurait plutôt ajouté ; l'autre de la Grande Mademoiselle, encore, qui on l'a vu n'avait rien moins que de la sympathie pour la princesse de Condé.

Et ces témoignages précis, les voici :

Bussy-Rabutin : "Il faut d'abord savoir que Louis (de Rabutin) était un des plus jolis garçons de France. Au commencement de 1664, son père m'ayant prié de le placer en quelque lieu digne de sa naissance, je le donnai pour page à M. le Prince qui, vu sa grande jeunesse, le fit page de Mme la Princesse. Il y demeura quatre ans, pendant lesquels il se rendit si soigneux auprès de sa maîtresse, qu'elle prit de la bonne volonté pour lui. Et, quand il sortit de l'hôtel de Condé, il entra dans les mousquetaires, où Mme la Princesse eut la bonté de contribuer à son équipage.

Comme il venait de temps en temps lui rendre ses devoirs, il rencontra un jour dans sa chambre un valet de pied nommé Duval, qui ayant bu, parlait insolemment de la Princesse ; Rabutin, ne pouvant souffrir ce manque de respect, le traita de coquin et le menaça de le châtier s'il était ailleurs. Duval lui répondit avec tant d'arrogance que Rabutin ne put s'empêcher de mettre l'épée à la main pour le frapper ; Duval tira aussi la sienne, et la Princesse, les voulant séparer, se trouva légèrement blessée au sein. On entra dans la chambre sur le bruit qu'ils faisaient ; et pendant qu'on arrêtait Duval, Rabutin sortit…"


Mlle de Montpensier : "Il arriva une aventure chez M. le Prince assez mal agréable. Depuis la mort du cardinal de Richelieu, on a toujours assez méprisé Mme la Princesse, mais on ne l'avait laissée manquer de rien. On lui laissait voir le monde ; elle était comme une autre. Depuis que Mme la Duchesse est mariée (i.e. depuis le mariage de son fils), on a redoublé le mépris que l'on avait pour cette pauvre femme. Elle était si abandonnée qu'elle ne voyait plus personne.

Un garçon, qui avait été son valet de pied, à qui on dit qu'elle avait promis quelque récompense, ou qui avait dessein de la voler croyant qu'elle avait de l'argent, entra dans sa chambre ; il n'y avait avec elle qu'un gentilhomme qui sortait de page de M. le Duc. Soit qu'il lui eût demandé de l'argent insolemment ou que ce gentilhomme l'eût vu qui voulait voler (car on n'a pas su le détail), ils mirent l'épée à la main ; Mme la Princesse voulut les séparer ; elle reçut un coup d'épée dans le côté. Il vint du monde. On prit le valet de pied ; le gentilhomme se sauva…"


Petites variantes sur des points secondaires, mais même version. Aucune liaison avec Duval, et quant à Rabutin, s'il y eut quelque affection entre la princesse et ce jeune homme qui avait alors seize ans (c'est-à-dire presque trente ans de moins qu'elle), ce ne fut au plus, à l'évidence, comme l'a dit un biographe avec une grande justesse, que "le badinage innocent de Chérubin chez la comtesse Almaviva."

Mais cette aventure fut plus qu'il n'en fallait pour provoquer l'impitoyable fureur du prince de Condé - ou bien ne fut-ce pas là aussi et surtout un prétexte tout trouvé pour enfin se débarrasser d'elle ?

Quoi qu'il en soit, il fit sur le champ saisir sa femme, et l'envoya sous bonne escorte à Châteauroux, ayant obtenu du roi une lettre de cachet qui ordonnait l'assignation à résidence de la princesse pour le reste de sa vie. Son propre fils (Henry-Jules, duc de Bourbon, dit M. le Duc) agit de concert avec son père pour la faire traiter avec la dernière rigueur, et cela par le plus ignoble des motifs, l'avarice : car on lui fit signer avant son départ une donation de tous ses biens à M. le Duc, une fortune qui montait "au-delà de cent mille écus de rentes, libres de toute dette ; il ne lui a été permis de garder pour elle qu'une très médiocre pension…"

Six ans plus tard, la Grande Mademoiselle, dont la rancune commence à désarmer, écrit : "Dès que Mme la Princesse fut guérie, on l'emmena à Châteauroux, une maison de M. le Prince en Berry, où elle a été longtemps en prison. À cette heure, on dit qu'elle se promène ; mais elle est comme gardée, avec peu de gens. On parla fort de cela, et ce fut un grand bruit à Paris. On blâma fort M. le Duc de traiter ainsi sa mère, et l'on crut qu'il était bien aise d'avoir cette occasion de l'éloigner pour qu'elle ne fît point de dépense. Il aurait pu trouver des prétextes plus avantageux."

L'attitude révoltante de M. le Duc inspira ce terrible couplet, car le public ne s'y trompa pas :

"Condé, je ne saurais m'en taire,
Tu déclares putain ta mère,
Pour avoir son dernier écu…"


Quant au prince de Condé, on a du mal à concevoir jusqu'où il poussa la vengeance contre sa femme : à l'agonie, loin de lui pardonner, comme son admirable mort chrétienne - à ceci près - l'aurait laissé attendre, et craignant au contraire qu'elle ne voie son sort adouci quand il ne serait plus, il fit jurer au roi que la détention de la princesse ne serait jamais relâchée, et qu'elle finirait bien sa vie en cet état.

Même la Grande Mademoiselle en fut pour cette fois choquée : "Il écrivit au roi une fort belle lettre, pour lui demander pardon des choses qu'il avait faites, qui lui avaient pu déplaire ; elle était fort chrétienne, aussi bien que sa mort ; mais j'aurais voulu qu'il n'eût point prié le roi que madame sa femme demeurât toujours à Châteauroux. J'en fus fort fâchée…"

De fait, il y eut si peu de relâchement dans la quasi-détention de la princesse de Condé, son fils veilla à la maintenir d'une rigueur si absolue, qu'elle n'apprit même jamais la mort de son mari, comme le rapporte Saint-Simon…

On dit qu'elle finit folle, et du reste sa mère avait elle-même fini ainsi. La sœur du cardinal de Richelieu avait l'esprit dérangé, "elle s'imaginait que son séant était en verre et ne voulait pas s'asseoir de peur de le briser…" Son mari l'avait fait interner au château de Saumur, triste préfiguration du destin de sa fille. Mais sans besoin de cette hérédité, l'existence de Claire-Clémence n'avait-elle pas de quoi la conduire à perdre la raison ?

Quoi qu'il en soit, on considéra habituellement par la suite que c'est elle qui introduisit dans la maison de Condé les origines des différentes bizarreries mentales dont furent atteints à des degrés divers plusieurs de ses descendants.

Laissons le mot de la fin à l'arrière-arrière-petit-fils de ce couple tragique, Louis-Joseph de Bourbon, avant-dernier prince de Condé, qui fit paraître en 1798 un "Essai sur la vie du Grand Condé", son quadrisaïeul :

"M. le Prince, qui ne put jamais prendre sur lui d'aimer sa femme, crut trouver dans ce temps (i.e. au moment du scandale Rabutin-Duval) une occasion favorable de se séparer d'elle, projet qu'il nourrissait depuis longtemps. Il obtint la permission du roi de fixer le séjour de la Princesse à Châteauroux, où elle mourut en 1694. Il est impossible, en lisant l'histoire du Grand Condé, de ne pas s'affliger du peu de considération qu'il eut toute sa vie pour elle, malgré tout ce qu'elle avait fait pour lui. Mais, les grands hommes seraient trop au-dessus de l'humanité, s'ils étaient exempts de ses faiblesses…"