AMATOR TEMPORIS ACTI

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Liste complète des personnages

Armand de Bourbon, prince de Conti

Armand de Bourbon, prince de Conti, enfant, en habit ecclésiastique
Armand de Bourbon, prince de Conti, enfant, en habit ecclésiastique
Armand de Bourbon, prince de Conti, adolescent, en habit ecclésiastique
Armand de Bourbon, prince de Conti, adolescent, en habit ecclésiastique
Armand de Bourbon, prince de Conti, jeune homme, en habit ecclésiastique
Armand de Bourbon, prince de Conti
Armand de Bourbon, prince de Conti
Armand de Bourbon, prince de Conti
Armand de Bourbon, prince de Conti
Armand de Bourbon, prince de Conti
Armand de Bourbon, prince de Conti


Anne-Marie Martinozzi, princesse de Conti

Anne-Marie Martinozzi, princesse de Conti
Anne-Marie Martinozzi, princesse de Conti
Anne-Marie Martinozzi, princesse de Conti
Anne-Marie Martinozzi, princesse de Conti
Anne-Marie Martinozzi, princesse de Conti


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Armand de Bourbon, prince de Conti (1629-1666)
et sa femme Anne-Marie Martinozzi (1639-1672)






Le prince de Conti, enfant, avec son père et son frère : ICI.


Armand de Bourbon, prince de Conti, était le fils de Henri II de Bourbon, prince de Condé, et de Charlotte de Montmorency.

Anne-Marie Martinozzi était la fille de Jérôme Martinozzi, comte romain, marquis de Fano, et de Laure-Marguerite Mazarini, sœur du cardinal Mazarin.

Armand, dans son enfance, fut destiné à l'Église, "à cause de quelque défaut dans la taille et une certaine faiblesse de corps". Il fit de solides études chez les jésuites du Collège de Clermont, à Paris, et fut brillamment reçu docteur en théologie ; mais dès avant ses treize ans, il avait déjà été fait abbé de Saint-Denis, de Cluny, de Molesmes, de Lérins, de Grandselve, en attendant le chapeau de cardinal que son père s'employait à lui faire accorder à Rome.

Cette destinée ne convenait absolument pas au jeune prince, qui n'osait toutefois s'opposer aux volontés paternelles. Mais à peine le prince de Condé fut-il mort que le prince de Conti s'engagea dans la carrière des armes, et aussitôt passa dans le parti de la Fronde, entraîné par sa sœur la duchesse de Longueville qui exerçait sur lui une emprise absolue - le bruit courut d'ailleurs que ce sentiment dépassait les saines bornes d'un amour fraternel…

Bientôt après il fut arrêté avec son frère le prince de Condé et son beau-frère le duc de Longueville, et passa trois ans en prison, dont il sortit en faisant sa soumission au cardinal Mazarin, qui le maria, pour sceller la réconciliation, avec sa nièce Anne-Marie Martinozzi.

Surnommée à la Cour "la merveille aux cheveux blonds", la jeune mariée, âgée de seize ans, était en outre aussi sage que jolie. Elle avait antérieurement été promise au duc de Candale, dont elle était déjà sincèrement éprise, mais l'intéressé tergiversait ; et il s'effaça avec indifférence dès qu'il vit le prince de Conti sur les rangs. En même temps qu'Anne-Marie Martinozzi, sa cousine Olympe Mancini, fille d'une autre sœur du cardinal Mazarin, était à marier, et l'on demanda au prince s'il avait une préférence. Il n'en avait aucune. "C'est le cardinal que j'épouse, non pas une femme", dit-il.

À l'occasion de ce mariage, puisque le prince était désormais définitivement rendu à l'état laïc, et moyennant une pension correspondant à une partie des revenus afférents, il se démit de tous ses bénéfices ecclésiastiques… en faveur du cardinal Mazarin, qui certes n'en manquait déjà pas.

Les fiançailles et le mariage eurent donc lieu sur deux jours. "La fiancée était vêtue d'un habit de velours noir tout brillant de l'éclat des diamants dont il était couvert. Il y eut bal ensuite et souper magnifique. Le lendemain, Mlle de Martinozzi, vêtue cette fois d'une robe de brocatelle enrichie de perles, vint trouver son fiancé dans la chambre de la reine, où toute la famille royale et le cardinal l'attendaient : elle fut ensuite conduite à la chapelle de la reine où Mazarin célébra le mariage : après la cérémonie, la princesse offrit un dîner à son époux ; le soir, on représenta le Cid sur le théâtre de la Cour, et Mazarin termina la journée par un splendide souper suivi d'un bal."

Madame de Motteville dit que le prince "était heureux de devenir le neveu de celui qu'il avait haï et méprisé pour ami. Cette alliance ne parut pas convenir à la grandeur et à la naissance de ce prince, mais l'éclat de la fortune du cardinal était si grand qu'il pouvait, en effaçant la bassesse de sa race, élever sa famille à la participation des plus suprêmes dignités. Mlle de Martinozzi avait de la beauté, avait beaucoup de douceur, beaucoup d'esprit et de raison ; ces qualités si agréables à un mari ont été perfectionnées par sa piété, qui a été si grande qu'elle a eu l'honneur de suivre le sien dans le chemin austère de la plus sévère dévotion. Mais elle a eu cet avantage sur lui, qu'elle a donné à Dieu une âme toute pure et dont l'innocence a servi de fondement à ses vertus."

Peu après le mariage, le prince de Conti dut aller rejoindre l'armée en Catalogne. Cette séparation fut douloureuse pour la princesse, qui s'était immédiatement attachée à son mari. Ce fut l'occasion de lui écrire des lettres touchantes :

"Mon cher mari, je ne vous écrirai pas une lettre bien longue, car je suis arrivée à ce soir ici fort fatiguée du voyage, et si accablée du monde que je n'en puis plus : mon tout, je vous dirai seulement que je vous aime éperdument, et que les marques que vous me donnez de votre amitié me sont bien précieuses : conservez-la, mon cher enfant ; elle m'est plus chère que la vie et j'ai pour vous un amour extrême : je ne vous ai jamais tant aimé : vous êtes tout mon bonheur et mon unique joie. Ayez soin de votre santé pour l'amour de votre pauvre femme : priez Dieu pour moi. Bonsoir, je m'en vais me coucher, car je n'en puis plus. Je vous embrasse de tout mon cœur, mon pauvre mari."

"Quoique j'aie peu de nouvelles à vous mander, je ne laisse pas de vous écrire pour vous en dire qui n'en sont point pour vous, qui sont que je vous aime avec toute la tendresse dont mon cœur est capable, et quoique je vous assure souvent de cette vérité, comme je la sens infiniment plus, je n'en ai pas un plus grand plaisir que de vous dire que je vous aime, et comme vous êtes la plus aimable personne du monde, vous n'aurez pas de peine à croire que l'on ne vous saurait connaître sans vous aimer au-delà de toute chose. Au reste, on dit pour assuré que vous tiendrez les États en Languedoc. Si cela est vrai, je voudrais bien, si vous le trouviez bon, vous y aller trouver, car j'ai une grande impatience de vous revoir. J'espère que vous voudrez bien me donner cette joie : c'est la plus grande que je puisse avoir jamais. Je vous conjure par l'amitié que j'ai pour vous de me l'accorder ; si vous en avez un peu pour moi, vous ne me la refuserez pas. M. le cardinal me dit tous les jours mille biens de vous : il est si content de la manière que vous agissez avec lui qu'il témoigne avoir beaucoup d'amitié pour vous. Je finis, vous assurant que je suis, mon très-cher, toute à vous, et je vous embrasse de tout mon cœur."

Pendant l'absence du prince, la belle princesse de Conti fut un moment, à son corps défendant, l'objet des assiduités du jeune et bouillant Louis XIV, qui avait dix-sept ans. On en parla… La princesse redouta le tort que ces rumeurs lui feraient en arrivant aux oreilles de son mari, d'une jalousie terrible ; elle mit un terme brutal aux galanteries du roi en commettant lors d'un bal à Péronne un "éclat énorme" que les mémoires du temps mentionnent sans donner plus de détails. Mazarin lui en fit de sévères réprimandes et elle dut demander pardon au roi, qui du reste ne lui en voulut pas et tourna ses batteries vers la cousine de la princesse, Marie Mancini, qui se montra, on le sait, nettement plus traitable.

Bientôt les deux époux se rejoignirent à Pézenas, où le prince laissa sa femme en repartant pour la Catalogne au printemps suivant. Nouvelles lettres enflammées :

"Mon cher enfant, il faut que vous vous moquiez de tous les gens qui vous écriront qu'il faut que je m'en aille à Paris, que l'air de ce pays ne vaut rien, car vous savez comme ils seraient aise s'ils pouvaient nous ôter le peu de ce temps que nous avons à être ensemble, qui est la seule joie que nous ayons dans ce monde. Je voudrais bien savoir si, quand ces personnes-là étaient amoureuses, on leur aurait fait plaisir de les empêcher de voir la personne qu'ils aimaient. Ils en parlent bien à leur aise. Croyez-moi : il serait bien fou qui le croirait. Revenez donc bientôt, mon cher amour : je veux mourir de joie entre vos bras. Adieu, mon tout, aimez bien votre chère enfant qui meurt d'amour pour son cher mari."

"Mon cher amour, je ne vous écrirai que trois lignes parce que je me trouve un peu mal. J'eus avant-hier une fièvre de rhume, mais je n'en ai point aujourd'hui et je me porte assez bien. Que cela ne vous mette point en peine, car ce n'est rien. Je ferai tout ce que l'on voudra pour avoir bientôt une parfaite santé, puisque je veux vivre pour mon cher mari et pour l'aimer avec un amour le plus grand et le plus véritable qui fût jamais. Mon adorable enfant, j'ai une impatience extrême de vous revoir et de vous embrasser un million de fois. Vous faites toute ma joie, vous êtes mon amour, tout mon bien et tout ce que j'ai de cher au monde. Je vous aime bien tendrement, mon aimable enfant, je suis toute à vous : aimez-moi si vous voulez que je vive et croyez que je meurs d'amour pour mon cher et adorable mari que j'embrasse de tout mon cœur. Je vous écrirai une longue lettre dans deux jours que j'espère que je me porterai tout à fait bien. Adieu, mon tout, aimez bien votre chère femme.
PS. Au nom de Dieu et si vous m'aimez, ayez bien soin de vous conserver. Ne soyez pas en peine de ma santé, je me porte bien.
"

"Je prends mon temps pour vous écrire un moment avant que d'être saignée, qu'on avance de quelques jours, parce que je me trouvai un peu mal hier après que vous fûtes parti, mon cher enfant ; il ne faut pas que cela vous mette en peine, car ce n'est rien : on vous écrira après que j'aurai été saignée et vous mandera si je m'en trouve bien. Si vous m'aimez, ne vous inquiétez point, car je vous assure que ce n'est rien : j'espère que vous aurez eu la bonté de m'écrire de Narbonne et que je recevrai votre lettre ce soir. Je l'attends avec une impatience extrême, et, puisque c'est la seule consolation que je puis avoir séparée de mon cher mari que j'aime avec une tendresse que rien ne peut égaler, je vous conjure de me la donner souvent : mon cher amour, aimez-moi autant que je vous aime, et soyez assuré que je vous aimerai jusqu'à la mort avec tout l'amour et toute la tendresse dont je suis capable. Adieu, mon tout, je suis plus à vous qu'à moi-même. Je vous embrasse un million de fois. Je vous demande pardon d'avoir mal écrit : je crois que vous ne pourrez pas lire ; mais, pour Dieu ! que vous y voyez que je vous aime de tout mon cœur, et je serai contente."

Le prince de Conti revint enfin pour tout de bon, et ce fut pour annoncer à sa femme qu'il avait fait un entier retour sur lui-même, et qu'il entendait désormais vivre dans les pratiques de la plus rigoureuse dévotion.

Il partait de loin ; car il avait toujours mené une vie de débauche effrénée, dans laquelle il contracta une maladie vénérienne dont il ne devait d'ailleurs jamais guérir - et qu'il transmit à sa femme. Cette dernière voyant ainsi sa santé compromise par ses relations conjugales, Colbert en personne écrivit sans ambages à Mazarin : "Mme la princesse s'est trouvée beaucoup plus mal avant-hier ; pour sauver cette princesse, il faut que Votre Excellence trouve moyen de la séparer de M. le prince, autrement il est impossible qu'elle puisse échapper à la maladie dont elle est attaquée…"

Le cardinal répondit : "Il faut faire en sorte que les médecins disent librement à M. le prince de Conti que, s'il ne se sépare de sa femme, il la fera absolument mourir. Vous pouvez lui dire de ma part que le plus grand mal que Mme la princesse ait, c'est l'amour que lui a pour elle, et que je le prie de le lui témoigner en la manière que les médecins disent, parmi lesquels M. Valot en parle en des termes assez précis."

Au demeurant, la princesse de Conti ne goûta d'abord que très modérément la conversion de son mari. Elle n'avait eu jusque-là qu'une religion assez tiède, et cette nouvelle vie ne l'enchantait pas. Mais sa passion pour son mari ne pouvait lui ordonner qu'une ligne de conduite : se conformer en tout à ses volontés. Elle se jeta donc à sa suite dans la dévotion, dans un premier temps sans conviction, par simple complaisance ; puis bientôt la conviction vint.

Le ton des nouvelles lettres de la princesse le reflète nettement :

"Je vous écrirai deux lettres à ce matin ; toutes deux ne vous diront que la même chose, et, quand je vous en écrirais mille, elles seraient toutes remplies de l'amitié que j'ai pour vous. Je crois que, comme rien ne m'est si agréable que d'assurer mon cher mari de l'extrême tendresse que j'ai pour lui, il en est de même et que rien ne peut tant lui plaire que les marques de mon amitié : je voudrais lui en pouvoir donner qui lui en fît connaître la grandeur et qu'il la possède tout entière : je suis toute à mon cher enfant. Je le prie de m'aimer et de prier Dieu pour moi : il faut nous donner bien à Lui et Le supplier de nous faire la grâce de ne nous aimer qu'en Lui et pour l'amour de Lui. Les choses de ce monde ne sont que vanité : il ne faut pas s'y attacher. Quoique je sois bien misérable, je ne vous oublie point devant Notre-Seigneur. Faites-en de même, je vous en conjure. Adieu, mon cher enfant, aimez-moi autant que je vous aime."

Le prince écrivait de son côté à son confesseur : "Je bénis Dieu des saintes dispositions de ma femme, et je vois par sa correspondance aux grâces de Jésus-Christ le peu de fidélité que j'ai à celles que je reçois, qui sont très-grandes, et plus grandes que jamais."

Sous l'influence de sa sœur la duchesse de Longueville, cette conversion avait jeté le prince dans les erreurs jansénistes, même si l'un de ses biographes souligne qu'il était trop bon théologien pour en adopter la doctrine, et qu'il n'en adopta que la morale, qui lui plut par ses excès même - c'est souvent le propre des convertis. Après avoir été le grand protecteur de Molière, il devint ainsi l'un de ses plus farouches contempteurs. La princesse de Conti devint naturellement tout aussi janséniste que son mari.

Le prince écrivit alors un Règlement pour l'organisation de sa maison, où il entrait dans les détails les plus complets "touchant les choses qu'il voulait être observées dans sa famille et dans ses terres, tant à l'égard du christianisme que des affaires temporelles".

On y trouve des précautions qui eussent ravi un Roger Peyrefitte ("Art. IX - Faire coucher les pages, et les valets de pied, dans des lits séparés, et avoir, s'il se peut, quelque personne sage pour coucher dans la chambre des pages…") et d'autres fort louables ("Art. XXII. - S'il y a des huguenots, des entreprises qu'ils pourront avoir faites, comme construction de temples contre les Édits, prières publiques et autres choses de pareille nature, qu'il faut empêcher et prendre en main les procès qui seront commencés à cet effet…").

Plus loin, cet avis clair, net, et précis :

"Tous mes domestiques doivent savoir que je ne souffrirai point dans ma maison aucuns jurements, blasphèmes, impiétés, railleries des choses saintes, ni l'impureté.
Je leur défends, sous peine d'être chassés, les mauvais lieux, l'ivrognerie, la comédie, les jeux de cartes et de dés, la lecture des romans et mauvais livres, les querelles tant dedans que dehors la maison, les duels, et d'appuyer ou retirer chez moi quelque malfacteur.
Je veux que tous mes domestiques entendent la messe tous les dimanches et fêtes, sans y manquer, sous quelque prétexte que ce soit ; que chacun se confesse et communie à Pâques dans la paroisse et qu'on observe exactement le carême et les autres jeûnes de l'Église, avec tous les jours auxquels elle commande l'abstinence de viande.
Je les exhorte tous d'employer les saints jours de dimanches et de fêtes à assister aux offices divins de la paroisse, aux sermons, aux catéchismes et aux autres œuvres pieuses et de fréquenter les saints sacrements de pénitence et d'eucharistie.
Tous se trouveront à la messe du matin en la chapelle et à la brève instruction qui s'y fera, comme aussi le soir à la prière et le samedi au catéchisme, et pour cela tous se retireront le soir avant six heures en hiver, à huit en été, et ne sortiront point le matin qu'après la messe dite, hors ceux qui sont obligés d'aller à la Halle…
"

Saint mais ambitieux programme, dont on ne sait s'il fut toujours respecté de toute la maison !

Sur cette époque, la Grande Mademoiselle écrit :

"J'arrivais à Reims en plus bel équipage que je n'en étais partie ; Mme la princesse de Conti y était arrivée, il y avait un jour qu'elle m'y attendait, pour se servir de mon escorte ; elle me vint voir dès que je fus arrivée. Je ne l'avais point vue depuis qu'elle était mariée, parce que les deux fois que j'étais approchée de Paris, elle était grosse une fois, et elle était à Forges. Je la trouvais belle et bien faite ; elle était fort crue depuis que je l'avais vue. Elle me parla fort de Forges, du profit que lui avaient fait les eaux, de l'espérance qu'elle avait de se porter bien à l'avenir, car, depuis qu'elle s'était mariée, elle avait été grosse deux fois, et toutes les deux fois elle avait accouché avant terme, les enfants morts. Je lui fis la guerre de ce qu'on disait qu'elle n'allait pas à la comédie, tant elle était dévote ; à quoi elle me répondit qu'elle irait avec moi quand je voudrais. M. son mari s'était tout à coup jeté dans une extrême dévotion : il en avait quelque besoin, car avant il ne croyait pas trop en Dieu, à ce que l'on disait. Il était extrêmement débauché (…).

La dévotion le prit peu de jours après qu'il fut marié ; ce fut un abbé de Toulouse qui lui donna une grande horreur de la vie qu'il menait et lui en fit prendre une meilleure. Il avait conservé une pension assez considérable sur ses bénéfices lorsqu'il se maria ; il lui en prit un scrupule avec assez de raison : le bien de l'Église n'est point fait pour des gens mariés. Il envoya dire un matin à M. le cardinal qu'il lui remettait toutes ses pensions, de quoi il fut bien aise (…).

D'abord madame la princesse de Conti n'était pas dévote et ne songeait point à la retraite qu'elle a faite depuis ; elle craignait que de ne pas vivre comme son mari, elle en eût moins de considération (…). Elle mène une vie à vingt-six ans d'une femme de cinquante. Je la trouvai fort raisonnable et elle me plut extrêmement.
"

Le prince et la princesse de Conti passèrent les années qui suivirent dans la plus étroite union. La princesse se défit de tous ses bijoux pour en consacrer le prix à ses charités. Durant le terrible hiver de 1662, elle abandonna ce qu'elle avait encore conservé de ses parures. La célèbre mère Agnès Arnauld (immortalisée, avec la fille du peintre, par le sublime "Ex-Voto" de Philippe de Champaigne) écrit : "Depuis trois jours Mme la princesse de Conti a envoyé aux dames qui ont soin des pauvres son collier de perles de 40 000 livres et des pierreries qui font l'un et l'autre pour plus de 200 000 livres, outre ce qu'elle donne dans la province où elle est." Ce dernier sacrifice coûta à la princesse. Fontaine, auteur janséniste du temps, précise : "Il est vrai qu'en donnant son collier de perles et le regardant pour la dernière fois, elle jeta un petit soupir." Son beau-frère le prince de Condé notamment était en admiration devant elle ; il répétait partout que s'il trouvait même une bergère aussi parfaite que la princesse, il la donnerait immédiatement en mariage à son propre fils…

Le Ciel sembla récompenser le zèle des deux époux, car jusqu'ici la princesse n'avait pu mener à terme aucune grossesse, et il leur naquit bientôt deux fils, Louis-Armand et François-Louis (voir plus bas).

Le prince de Conti mourut deux ans après la naissance de son second fils : il avait à peine trente-sept ans. Il avait solennellement abjuré le jansénisme peu avant sa mort. Dans sa dernière maladie, il congédia avec une grande froideur Pavillon, l'évêque d'Alet, qui tentait de le maintenir dans l'esprit de Port-Royal.

"Il disputa fort contre ce prélat sur l'obligation qu'il y avait à signer le formulaire, prétendant qu'il devait obéissance au pape, lui disant qu'il ne pouvait approuver sa conduite, qui allait faire un schisme dans l'Église ; à quoi l'évêque, qui n'était pas fort théologien, répondit faiblement, et d'une manière dont ce prince fut si mal satisfait qu'il ne voulut plus l'écouter, ordonnant à ses gens de le faire sortir. Après quoi, il remercia Dieu d'être délivré de ces importuns, déclarant à celui qui lui apporta les sacrements qu'il se soumettait aux constitutions des deux papes pour le fait et pour le droit, et qu'il voulait mourir enfant de l'Église."

On ne saurait faire de lui un plus bel éloge que celui qu'en fit son ami saint Vincent de Paul, que le prince et la princesse de Conti soutinrent dans ses œuvres à plusieurs reprises (ainsi la princesse fit-elle un jour une quête qui permit de racheter deux mille captifs chrétiens à Alger). Le grand saint écrit le 13 août 1660 :

"Monseigneur le prince de Conti sera un jour notre juge, au moins le mien. Il est admirable en sa fidélité à l'oraison ; il en fait tous les jours deux heures, l'une le matin, l'autre le soir ; et quelques grandes occupations qu'il ait et quelque monde qui l'environne, il n'y manque jamais (…). Plaise à Dieu de nous donner cet attrait pour nous unir à Notre-Seigneur !"

On conviendra qu'il est enviable d'inspirer à un saint Vincent de Paul une opinion de ce genre…

Il faut le dire à regret, la princesse de Conti resta pour sa part farouche janséniste, et fut fort mécontente de la soumission ultime de son mari à la saine doctrine. Par une de ses lettres à Mme de Sablé, on comprend que l'abandon du jansénisme par son mari lui causa autant de douleur que sa mort elle-même : "Je vous avoue que cette douleur, et par elle, et par ses circonstances, est si pénétrante pour moi que j'en suis tout-à-fait renversée." Elle poussa cet aveuglement jusqu'à blâmer publiquement le cordelier qui prononça l'oraison funèbre du prince à Pézenas, parce qu'il avait évoqué le sujet à sa louange - comme il le devait. Et elle dépêcha d'urgence un courrier au prêtre qui devait prononcer l'oraison funèbre à Montpellier, pour lui défendre formellement de parler là-dessus.

Pour sa part, elle passa le reste de sa vie dans des pratiques de piété toujours plus sévères, et cette austérité aggrava le mauvais état de sa santé, toujours chancelante depuis la maladie que lui avait jadis transmise son mari. À l'issue d'une crise de quatre jours qui lui occasionna les plus atroces souffrances, une congestion cérébrale l'abattit et elle ne revint pas.

Mme de Sévigné écrit : "Cette nuit, Mme la princesse de Conti est tombée en apoplexie. Elle n'est pas encore morte, mais elle n'a aucune connaissance ; elle est sans pouls et sans parole : on la martyrise pour la faire revenir. Il y a cent personnes dans sa chambre, trois cents dans sa maison : on pleure, on crie. Voilà tout ce que j'en sais à l'heure qu'il est." Et le surlendemain : "Elle mourut quelques heures après que j'eus fermé mon paquet, c'est-à-dire hier à quatre heures du matin, sans aucune connaissance, ni avoir jamais dit une seule parole de bon sens. Elle appelait quelquefois Céphise, une femme de chambre, et disait : "Mon Dieu !" On croyait que son esprit allait revenir, mais elle n'en disait pas davantage. Elle expira en faisant un grand cri, et au milieu d'une convulsion qui lui fit imprimer ses doigts dans le bras d'une femme qui la tenait. La désolation de la chambre ne se peut représenter ; Monsieur le Duc et MM. les princes de Conti, M. de Longueville, M. de Gamaches pleuraient de tout leur cœur. Mme de Gesvres avait pris le parti des évanouissements, Mme de Brissac de crier les hauts cris et de se jeter sur la place ; il fallut les chasser, parce qu'on ne savait plus ce qu'on faisait. Enfin la douleur est universelle."

Le roi, qui avait toléré avec parfois une certaine impatience son jansénisme, lui rendit ce qu'il lui devait en déclarant publiquement, lorsqu'il apprit la nouvelle, que la princesse "était plus considérable par sa vertu que par la grandeur de sa fortune."

Selon sa volonté, son cœur fut porté aux Carmélites de la rue Saint-Jacques, ses entrailles à Port-Royal-des-Champs, et son corps en l'église Saint-André-des-Arts, où ses deux fils firent plus tard graver cette épitaphe sur son mausolée :

"À la gloire de Dieu et à l'éternelle mémoire de Anne-Marie Martinozzi, princesse de Conty, qui, détrompée du monde dès l'âge de dix-neuf ans, vendit toutes ses pierreries pour nourrir, durant la famine de 1662, les pauvres de Berry, de Champagne et de Picardie ; pratiqua toutes les austérités que sa santé put souffrir ; demeura veuve à l'âge de vingt-neuf ans, consacra le reste de sa vie à élever en princes chrétiens les princes ses enfants, et à maintenir les lois temporelles et ecclésiastiques dans ses terres ; se réduisit à une dépense très-modeste, restitua tous les biens dont l'acquisition lui était suspecte, jusqu'à la somme de huit cent mille livres ; distribua toutes ses épargnes aux pauvres, dans ses terres et dans toutes les parties du monde, et passa soudainement à l'éternité, après seize ans de persévérance, le 4 février 1672, âgée de trente-cinq ans."


Armand et Anne-Marie avaient eu :

- Louis-Armand, prince de la Roche-sur-Yon, puis prince de Conti ;

- François-Louis, comte de la Marche, puis prince de la Roche-sur-Yon, enfin prince de Conti.