AMATOR TEMPORIS ACTI

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Liste complète des personnages

Charles II, roi d'Espagne

Charles II, roi d'Espagne, enfant
Charles II, roi d'Espagne, enfant
Charles II, roi d'Espagne, enfant, par Herrera
Charles II, roi d'Espagne, enfant, à cheval, atelier de Carreño de Miranda
Charles II, roi d'Espagne, enfant, par Carreño de Miranda
Charles II, roi d'Espagne, enfant, par Herrera Barnuevo
Charles II, roi d'Espagne, enfant
Charles II, roi d'Espagne, enfant
Charles II, roi d'Espagne, enfant, par Carreño de Miranda
Charles II, roi d'Espagne, enfant, par Carreño de Miranda
Réconciliation de Charles II, roi d'Espagne, et de son beau-frère et cousin Louis XIV, roi de France, allégorie de la Paix de Nimègue, 1678, atelier de Gaspard de Crayer
Charles II, roi d'Espagne, en grand-maître de l'Ordre de la Toison d'Or, par Carreño de Miranda
Charles II, roi d'Espagne, par Claudio Coello
Charles II, roi d'Espagne
Charles II, roi d'Espagne
Charles II, roi d'Espagne, par Carreño de Miranda
Charles II, roi d'Espagne
Charles II, roi d'Espagne, par Carreño de Miranda
Charles II, roi d'Espagne
Charles II, roi d'Espagne
Charles II, roi d'Espagne
Charles II, roi d'Espagne
Charles II, roi d'Espagne, par Luca Giordano
Charles II, roi d'Espagne, assistant à la Fête du Saint-Sacrement (détail), par Claudio Coello
Charles II, roi d'Espagne, gravure d'après Claudio Coello
Charles II, roi d'Espagne
Charles II, roi d'Espagne, par Luca Giordano
Charles II, roi d'Espagne, par Luca Giordano
Charles II, roi d'Espagne, atelier de Luca Giordano


Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne

Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne, enfant, par Mignard
Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne, au moment de ses fiançailles, par Petitot
Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne, au moment de ses fiançailles, d'après Mignard
Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne, au moment de ses fiançailles
Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne, au moment de ses fiançailles, par Mignard
Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne, dans la robe portée le jour de son mariage par procuration à Fontainebleau, le 31 août 1679
Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne, par Garcia Hidalgo
Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne
Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne, par Carreño de Miranda
Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne
Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne
Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne
Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne
Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne, par Sébastien Muñoz
Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne, à cheval, par Francisco Rizzi
Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne
Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne
Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne
Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne
Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne
Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne
Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne
Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne, exposée sur son lit de mort, par Sébastien Muñoz


Marie-Anne de Neubourg, reine d'Espagne

Marie-Anne de Neubourg, reine d'Espagne
Marie-Anne de Neubourg, reine d'Espagne
Marie-Anne de Neubourg, reine d'Espagne, par Claudio Coello
Marie-Anne de Neubourg, reine d'Espagne, atelier de Claudio Coello
Marie-Anne de Neubourg, reine d'Espagne, par Claudio Coello
Marie-Anne de Neubourg, reine d'Espagne, en 1690, par Manuel Arnau Marti
Marie-Anne de Neubourg, reine d'Espagne, par Humer
Marie-Anne de Neubourg, reine d'Espagne
Marie-Anne de Neubourg, reine d'Espagne, par Luca Giordano
Marie-Anne de Neubourg, reine d'Espagne
Marie-Anne de Neubourg, reine d'Espagne, par Gabriel Gence
Marie-Anne de Neubourg, reine d'Espagne, en habit de chasse, par Gabriel Gence
Marie-Anne de Neubourg, reine d'Espagne
Marie-Anne de Neubourg, reine d'Espagne
Marie-Anne de Neubourg, reine d'Espagne, vers 1692
Marie-Anne de Neubourg, reine d'Espagne
Marie-Anne de Neubourg, reine d'Espagne, en veuve
Marie-Anne de Neubourg, reine d'Espagne, en deuil de veuve, gravure de 1719 d'après Gabriel Gence


Ensembles

Charles II et Marie-Anne de Neubourg, roi et reine d'Espagne
Charles II et Marie-Anne de Neubourg, roi et reine d'Espagne, médailles de Giovanni Vismara
Charles II et Marie-Anne de Neubourg, roi et reine d'Espagne


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Charles II, roi d'Espagne (1661-1700)
et
sa première femme Marie-Louise d'Orléans (1662-1689)
sa seconde femme Marie-Anne de Neubourg (1667-1740)






Marie-Louise d'Orléans, enfant, avec ses parents : ICI.


Charles II, roi d'Espagne, était le fils de Philippe IV, roi d'Espagne, et de Marie-Anne d'Autriche.

Ce roi en qui s'éteignit, et pour cause, la maison des Habsbourg d'Espagne, avait atteint en sa pauvre personne l'ultime degré de la dégénérescence, conséquence d'une suite ininterrompue pendant deux siècles de mariages entre oncles et nièces, et entre cousins germains, dont la postérité réitérait consciencieusement le modèle à la génération suivante.

Ainsi, alors que le fondateur de la dynastie, Philippe le Beau, n'avait reçu de ses parents Maximilien Ier et Marie de Bourgogne, que 2,5% de gènes identiques, Charles II en reçut 25,4%…

Aussi dès sa naissance son état général s'avéra-t-il désastreux. Il ne fut pas possible de le nourrir autrement qu'au sein jusqu'à ses quatre ans ; il ne commença à tenir debout qu'à cinq ans passés ; il ne parla pas avant ses neuf ans ; et naturellement, il ne sut lire et écrire que beaucoup plus tard encore.

Il cumulait hydrocéphalie, malformations cardiaques, embarras gastriques, problèmes intestinaux, carence thyroïdienne sévère, acidose tubulaire rénale, atrophie génitale, syncopes très fréquentes, une partie de ces symptômes constituant l'affection que les médecins nomment aujourd'hui syndrome de Klinfelter (pour l'anecdote, c'est ce même syndrome dont est atteint de nos jours le célèbre tueur en série Francis Heaulme).

L'ambassadeur de France le décrit donnant ses audiences assis dans la pénombre, le chapeau enfoncé sur les yeux, regardant fixement les gens sans bouger les sourcils. "Il ne répond jamais qu'à la façon des oracles par trois ou quatre monosyllabes comptées qui n'ont aucun sens : así lo creo (je le crois) ; así lo espero (je l'espère) ; mis besamanos (baisez-moi les mains) ; lo veremos (nous verrons)…"

Le nonce apostolique est encore moins charitable : "Petit et contrefait, d'une laideur affreuse, il a de gros yeux turquoise et des cheveux roux qu'il porte peignés en arrière, ce qui fait ressortir ses oreilles décollées. Il ne peut se tenir debout seul, à moins de s'appuyer sur une table. Il a parfois des éclairs de lucidité, mais le plus souvent il est somnolent, lent, indécis, paraissant sans aucune volonté."

Une anecdote amusante révèle l'étendue de son incapacité. Trois semaines après la prise de Mons par la France en 1691, le roi, apprenant la nouvelle, lâcha : "Pauvre roi Guillaume (d'Angleterre) ! Que dira-t-il de la perte de cette place ? Je crois qu'il en est bien affligé…" Les courtisans présents haussèrent les épaules et préférèrent ne rien dire. Seul le comte d'Oropesa, excédé, n'y put tenir : "Votre Majesté croit donc que Mons appartenait au roi Guillaume ? Sans doute Votre Majesté me permettra de lui dire qu'elle se trompe et que Mons était une des meilleures places et des plus importantes qu'elle eut dans les Pays-Bas et que le roi de France dans la conjoncture des temps ne pouvait faire une plus grande action et une plus prodigieuse conquête !" Le roi vexé lui tourna le dos et peu après se retira dans son cabinet. Car il faut ajouter qu'en effet, Charles II était en outre terriblement susceptible et boudeur. Le comte d'Oropesa sera d'ailleurs exilé peu après, non directement pour cette réponse vigoureuse, mais elle dut probablement y contribuer.


Charles II épousa d'abord Marie-Louise d'Orléans, Mademoiselle, fille de Monsieur, Philippe de France, duc d'Orléans, et de Henriette-Anne d'Angleterre.

Marie-Louise d'Orléans n'était pas jolie, mais belle. Belle d'une beauté typée, extrêmement méditerranéenne, très brune, les yeux noirs, le nez busqué, le teint de "ce blanc mat des femmes de Barbarie (qui) se trouve quelquefois en Languedoc et sur toutes nos côtes de la Méditerranée", comme l'écrit Buffon. C'est qu'elle était doublement Médicis, son père et sa mère, cousins germains, étant tous deux petits-enfants de Marie de Médicis. Pour compléter cette physionomie si racée, signalons d'autre part une lèvre Habsbourg assez prononcée, héritée de son père, qui la tenait lui-même de sa propre mère Anne d'Autriche, mais aussi de son père Louis XIII, petit-fils de Jeanne d'Autriche. Tout confondu, et pour conclure ce chapitre des ressemblances, l'hérédité est d'une constance assez stupéfiante si l'on contemple successivement les visages de ces trois générations, Marie-Louise d'Orléans, son père Philippe, duc d'Orléans, et son grand-père Louis XIII.

Monsieur, son père, aurait bien désiré qu'elle épousât le Grand Dauphin, son cousin germain. Et elle-même s'était éprise de lui, joint à cela le fait que ce mariage eût fait d'elle la future reine de France.

La Grande Mademoiselle écrit à ce sujet : "Je disais souvent à Monsieur : « Ne menez pas votre fille si souvent ici (c'est-à-dire à la Cour, dans l'entourage du Dauphin) ; cela lui donnera des dégoûts pour tous les autres partis, et si elle n'épouse pas M. le Dauphin, vous lui empoisonnez le reste de sa vie par l'espérance qu'elle en aura eue. » M. le Dauphin ne donnait nulle marque qu'il souhaitât ce mariage, ni le roi non plus."

De fait, le roi avait déjà choisi de la marier au roi d'Espagne ; dès sa naissance, c'est la propre fille du roi, Marie-Thérèse, la Petite Madame, qui avait d'abord été promise à Charles II. Mais elle mourut enfant, et à son défaut, Marie-Louise, princesse du rang immédiatement inférieur, fut tout naturellement destinée à la remplacer.

Louis XIV annonça sa décision à l'intéressée en ces termes : "Ma nièce, je vous ai accordée en mariage au roi d'Espagne ; le plaisir de vous avoir élevée en un rang que vous méritez ne me console pas de la séparation d'une personne que j'aime tendrement, mais qui doit savoir que les personnes comme elles appartiennent à l'État".

La princesse pensa s'évanouir lorsqu'on lui présenta le portrait de son fiancé, envoyé de Madrid, signé Carreño de Miranda ; on ne sait de quel portrait il s'agit, mais ceux de la main de ce peintre présentés ici laissent concevoir l'émotion de Mademoiselle. Elle montra peu après, avec accablement, le portrait de ce "vilain magot" à la duchesse Sophie de Hanovre, tante de la nouvelle épouse de son père, et alors en visite à la Cour. Celle-ci tenta de la consoler "sur ce qu'on voyait que cela était très mal peint"…

Quoi qu'il en soit, il fallut se résigner. Marie-Louise tenta bien d'implorer son oncle, vainement, cela va sans dire ; et il y eut des scènes navrantes. Ainsi le jour où Louis XIV coupa court aux supplications de sa nièce au motif qu'il était temps d'aller à la messe. Marie-Louise éperdue se jeta à ses pieds pour le retenir encore. Il s'en défit en plaisantant : "Allons, allons, il ne convient pas que Sa Majesté Catholique empêche le Roi Très Chrétien d'aller entendre la messe !"

Une autre fois, il lui remontra sèchement que ce mariage avec le roi d'Espagne était le plus grand établissement qu'elle pût trouver, et, la Petite Madame y ayant été, on l'a vu, d'abord destinée, il ajouta : "Je n'aurais pu mieux faire pour ma propre fille !". Marie-Louise, songeant au dauphin, lui répondit du tac-au-tac : "Non, sans doute, mais vous auriez pu mieux faire pour votre nièce !"

Le Dauphin du reste ne s'en souciait guère. Lorsqu'il apprit ce mariage, il vint la trouver posément et lui sortit cette énormité : "Ah ! Ma cousine, je me réjouis de votre mariage ; quand vous serez en Espagne vous m'enverrez du touron, car je l'aime fort."

Elle fut si - légitimement - frappée d'une telle indifférence qu'elle ne lui adressa plus la parole de tout le temps qu'il lui restait à passer en France. Et lorsqu'elle partit de Fontainebleau pour Madrid, après avoir pris congé du roi, elle monta immédiatement en carrosse sans dire adieu à son cousin.

Ses malheurs ne faisaient que commencer.

Le mariage de Marie-Louise avait été conclu du côté espagnol par le demi-frère de Charles II, Don Juan-José d'Autriche, fils légitimé de Philippe IV. Don Juan avait en effet pris la tête du gouvernement peu auparavant, étant parvenu avec le concours des Grands à en chasser sa belle-sœur la reine-mère Marie-Anne d'Autriche, qui fut exilée à Tolède. L'influence de Vienne ayant été, bien entendu, prépondérante sous la tutelle de la reine-mère, don Juan en prit immédiatement le contre-pied en se rapprochant de la France, ce dont le mariage avec la nièce de Louis XIV était le gage.

Hélas, à peine le mariage fut-il signé que don Juan mourut subitement. La reine-mère parvint aussitôt à revenir à Madrid, et à reprendre la tête des opérations, pour commencer en faisant impitoyablement chasser à son tour tous ceux qui avaient soutenu son beau-frère. C'était de bonne guerre.

Puis la terrible Marie-Anne attendit de pied ferme cette maudite française qui était devenue sa belle-fille par une décision prise pendant son exil. Inutile d'insister sur l'accueil sympathique que Marie-Louise devait se préparer à recevoir…

Il n'y eut pas de miracle.

Ne parlons pas de l'abîme qui séparait la vie à la cour de France de la vie à la cour de Madrid. Marie-Louise passa de la vie mondaine étincelante de la première partie du règne de Louis XIV, les bals, les carrousels, les fêtes, les ballets, à une existence cloîtrée, passablement sinistre, rythmée de loin en loin par quelques rares divertissements - s'il faut les appeler ainsi : corridas, autodafés, et comédies auxquelles, selon le goût français, on s'ennuyait ferme.

La vie quotidienne était presque digne d'un Carmel. Le roi et la reine se couchaient chaque soir à huit heures et demie, dès leur levée de table. Marie-Louise obtint à grand peine, deux ans après son mariage, l'exceptionnelle faveur de ne se coucher qu'à dix heures et demie. Les promenades n'avaient lieu que dans des carrosses aux rideaux entièrement tirés, personne ne devant les apercevoir. Du reste, lesdites promenades ne consistaient qu'en un bref aller-retour sur le Manzanares, au pied du palais de l'Alcazar. On ne sert les souverains qu'à genoux, et seuls quelques très rares personnes ont le droit de leur adresser la parole, et brièvement. Tout à l'avenant…

Madame, princesse Palatine, seconde épouse de Monsieur, et donc jeune belle-mère de Marie-Louise qui n'avait que neuf ans de moins qu'elle, écrit à sa tante la duchesse de Hanovre :

"Mais, à propos des enfants de Monsieur, j'allais presque oublier de vous parler de la reine d'Espagne. J'ai reçu aujourd'hui même des lettres d'elle ; autant que je peux en juger par ces lettres (…), l'Espagne est le plus affreux pays du monde ; les manières y sont les plus insipides et les plus ennuyeuses qu'on puisse imaginer. La pauvre enfant ! Je la plains de tout mon cœur de passer sa vie dans un pays pareil. Elle n'aura pour seule consolation que ses petits chiens qu'elle a emmenés avec elle. On l'a déjà mise à un régime de gravité si sévère qu'on ne lui permet pas de parler à son écuyer. Elle ne peut que lui faire signe de la main et de la tête, et cela en passant. Les femmes de chambre françaises ne pouvaient pas au commencement s'habituer à être ainsi enfermées ; elles voulaient toutes revenir en France…"

Disons puisqu'il est question des petits chiens de Marie-Louise, que Charles II avait l'aimable coutume, en entrant dans les appartements de la reine, de leur donner des coups de pied en s'écriant : "Dehors, chiens français !"

Marie-Louise rencontra partout à la cour de Madrid une hostilité résolue, une surveillance de tous les instants, et d'autant plus affirmée qu'on la regardait bien sûr comme l'agent infiltré de son oncle Louis XIV, à un moment où la reine-mère favorisait plus que jamais la prépondérance de l'Autriche dans les affaires espagnoles. Bientôt les quelques serviteurs français que Marie-Louise avait été d'abord été autorisée à garder auprès d'elle furent chassés, suite à des rumeurs de tentatives d'empoisonnement du roi. Sa nourrice, l'époux et la nièce de cette dernière furent même soumis à la question avant d'être expulsés.

Marie-Louise se trouva plus isolée que jamais, sous la férule d'une implacable camarera-mayor, la duchesse de Terranova, véritable geôlière aux ordres de Marie-Anne d'Autriche. La situation en devint si pénible que par l'intermédiaire de l'ambassadeur de France, Marie-Louise parvint à obtenir le remplacement de la duchesse de Terranova par la duchesse d'Albuquerque, plus bienveillante. Mais l'amélioration fut de courte durée, les ennemis de la reine étant d'une ingéniosité débordante pour lui empoisonner l'existence de tous côtés. Ainsi, ayant constaté qu'elle exerçait malgré tout une certaine influence sur son époux, dès 1681, l'Étiquette fut modifiée pour régler que le roi et la reine prendraient désormais leurs repas séparément, officiellement pour permettre au public d'être plus nombreux à y assister, en réalité pour éloigner les époux le plus souvent possible et empêcher Marie-Louise de dissiper les griefs qu'on suscitait à son encontre dans l'esprit du roi.

Il faut d'ailleurs ajouter qu'à vrai dire, sensible à la beauté et à la douceur de son épouse, Charles II eut pour elle, d'une certaine manière, toute l'affection dont il était capable. Mais on imagine bien que de la part de cet époux déliquescent tant physiquement que mentalement, cela ne lui fut pas d'un grand secours.

Et, naturellement, aucune naissance ne s'annonçait… Et, naturellement, c'est Marie-Louise qui en était responsable… On racontait que Louis XIV savait qu'elle était stérile et l'avait mariée à Charles II pour éteindre ainsi la maison d'Autriche en Espagne. Ou encore, variante, c'est Marie-Louise qui avalait volontairement, dans le même dessein, des breuvages contraceptifs secrètement préparés par des complices français. And so on

Bref, dix ans après son mariage, la situation de Marie-Louise était devenue littéralement tragique. Détail navrant, la reine avait fini par se réfugier dans la nourriture, et affichait désormais un début d'obésité par où disparut sa beauté de naguère. Les tensions renaissantes et de plus en plus aiguës entre la France et l'Espagne laissaient présager la guerre… Qu'on songe à la position de la reine dans une telle hypothèse. Et pourtant, seule contre tous, elle parvint dans ce contexte à dissuader Charles II de se joindre à la Ligue d'Augsbourg. La rage du parti autrichien en fut naturellement plus que jamais redoublée.

Tout se régla soudain fort opportunément : à vingt-sept ans, Marie-Louise mourut subitement après deux jours de nausées suivies d'atroces douleurs au ventre. Le comte de Rebenac, ambassadeur de France, écrivit à Louis XIV qu'elle était morte "à l'égard de Dieu comme une religieuse, et à l'égard du monde comme une héroïne".

La douleur du roi fut immense. Il passa plusieurs jours à sangloter devant le cadavre de sa femme, exposé sur son lit de parade en habit de religieuse, tel que le montre l'impressionnant et lugubre tableau de Sebastien Muñoz, et à crier désespérément : "Mi reina, mi reina…"

On parla d'empoisonnement, bien sûr ; mais, dira-t-on, comme à l'occasion de la mort d'à peu près tous les princes ou ministres à l'époque ; c'était une obsession du temps. Certes ; cette fois pourtant, peut-être tomba-t-on juste. Car Charles II lui-même peu avant la mort de Marie-Louise lui avait conseillé de se défier du comte de Mansfeld, ambassadeur d'Autriche, et aussi de la comtesse de Soissons, que Marie-Louise considérait comme une amie. La reine finit par se sentir si menacée qu'une de ses dernières lettres à Monsieur, son père, avait pour objet de lui demander un envoi de contrepoison dont elle pourrait avoir besoin. Monsieur lui envoya immédiatement l'antidote demandé ; son paquet croisa la dépêche qui lui annonçait la mort de sa fille…

Madame, sa belle-mère, qui adorait cette fille de son mari qu'elle appelait dans son allemand natal "unsere Madmoisel", fut au comble du chagrin. Elle s'entretint secrètement avec le comte de Rebenac, rappelé de Madrid peu après. Et elle en rendit compte à la duchesse de Hanovre aussitôt : "J'ai parlé avec lui de la mort de feue la bonne reine d'Espagne. Il n'est que trop vrai qu'elle a été empoisonnée dans des huîtres crues (…) On l'a bien vu quand on l'a ouverte, et sitôt après sa mort elle est devenue toute violette ; ce qui fait croire qu'elle a été empoisonnée dans des huîtres, c'est qu'une de ses demoiselles en voulut manger aussi, mais aussitôt un Grand d'Espagne accourut, lui arracha l'huître qu'elle tenait dans la main et lui dit qu'elle serait malade si elle en mangeait…"

Or, il semble difficile de balayer ces confidences du comte de Rebenac comme de purs contes à dormir debout. C'était un diplomate extrêmement sérieux et scrupuleux, "fort distingué dans les négociations", qui n'avait absolument aucune raison de raconter à Madame des affabulations sur la mort d'une belle-fille tendrement aimée.

Donc… ?

Quoi qu'il en soit, la cour d'Espagne était débarrassée de la pauvre Marie-Louise d'Orléans, et six mois plus tard, Marie-Anne d'Autriche remariait son fils.

On s'arrêta sur deux candidates : Anne-Marie-Louise de Médicis et Marie-Anne de Neubourg. Charles II fut invité à donner son avis sur les portraits des deux princesses. "Celle de Toscane est jolie, et celle de Neubourg n'est pas laide", fit-il. Mais détournant la tête et regardant le portrait de Marie-Louise qui ornait un panneau de la chambre, il murmura en soupirant : "C'est celle-ci qui était vraiment belle"…


Il épousa donc finalement Marie-Anne de Neubourg, fille de Philippe-Guillaume, duc et comte palatin de Neubourg, électeur palatin du Rhin, et d'Élisabeth-Amélie de Hesse-Darmstadt.

C'était là, enfin, pour la reine-mère, une belle-fille selon son cœur.

D'abord, allemande. Puis, propre sœur d'Éléonore-Madeleine de Neubourg, femme de l'Empereur Léopold Ier, propre frère de Marie-Anne d'Autriche, dont elle était ainsi non seulement la belle-fille, mais la belle-sœur ! À merveille pour parachever la toute-puissance autrichienne sur le roi et sur l'Espagne. Et, the last but not the least, de la maison de Neubourg, race réputée pour sa fécondité exceptionnelle, comme l'attestaient, sans aller chercher bien loin, les vingt-trois enfants qu'avaient eus les parents de la nouvelle mariée et les neuf (en treize ans) qu'avait déjà sa sœur l'Impératrice. Le pape commentait : "Pour qu'une Neubourg devienne grosse, il suffit à son mari de poser ses chausses au pied du lit…"

Mais (et l'on est un peu tenté de dire que ce fut bien fait pour elle), Marie-Anne d'Autriche dut assez rapidement déchanter. Marie-Anne de Neubourg, du même genre dragon que sa belle-sœur-belle-mère, n'était nullement disposée à jouer le rôle de marionnette qu'on lui avait préparé, et les dernières années de Marie-Anne d'Autriche, qui mourut peu après, furent littéralement empoisonnées par ses querelles avec Marie-Anne de Neubourg… Au cours d'une dispute, la reine-mère éclata : "Apprenez donc à vivre, Madame, et sachez une fois pour toutes que des gens de beaucoup plus élevés que vous se sont inclinés devant moi, des gens sur qui vous n'avez qu'un avantage, qui est d'être la femme de mon fils, un honneur que vous devez à moi seule !" À quoi la belle-fille aurait répliqué : "C'est aussi pourquoi je vous hais tant !"

Il est ici à propos d'évoquer un mystère littéraire qui ne semble jamais avoir été éclairci, si même on s'est avisé d'apercevoir son existence, ce qui à ma connaissance n'est pas le cas. Car Marie-Anne de Neubourg, c'est la reine du "Ruy Blas" de Victor Hugo. Or, s'il fut jamais une reine susceptible d'inspirer tout ce qu'on veut, sauf ce personnage de délicate princesse mélancolique, c'est bien Marie-Anne de Neubourg.

Aussi, pourquoi Victor Hugo a-t-il choisi, entre les deux épouses de Charles II, de prendre cette virago pour héroïne, au mépris de toute vérité historique, alors que ce personnage de jeune reine recluse, arrachée malgré elle à son pays natal, transplantée dans une cour hostile, délaissée par son époux, étouffant à petit feu sous une écrasante chape de plomb, accablée par l'implacable cérémonial que lui imposent des duègnes obséquieuses et revêches… C'est, à la lettre, Marie-Louise d'Orléans, et c'est exactement le contraire de Marie-Anne de Neubourg !

Inexplicable…

Car de fait, Marie-Anne de Neubourg n'était vraiment pas d'un tempérament à passer ses journées en pleurs au souvenir des myosotis germaniques de son enfance.

Elle parvint à accomplir ce véritable tour de force : le souvenir de Marie-Louise d'Orléans, si haïe de son vivant, devint bientôt par comparaison l'objet des regrets universels…

En ce qui concerne son physique, les contemporains décrivent une jeune femme à la taille bien prise, mais c'est à peu près tout ce qu'ils lui reconnaissent. Saint-Simon dit qu'elle était belle, il est le seul. Sans avoir un visage désagréable, elle n'avait nulle majesté dans son port, nulle grâce dans ses manières, et l'on allait jusqu'à parler de ses allures de paysanne.

Quant au moral, "on ne peut voir un plus méchant caractère d'esprit que le sien, ce qui lui a attiré le mépris de toute la cour. Elle n'a nulle douceur, nulle éducation, nulle politesse, toujours chagrine, quelquefois furieuse et disant des duretés à tout le monde dans ses moments de mauvaise humeur. C'est une femme incompréhensible, car elle se brouille par ses brusqueries avec tout le genre humain, et le quart d'heure d'après se rajuste avec tout le monde et s'en sert comme si de rien n'était, parce que chacun la craint…"

Et pour achever le tableau, son avidité et son avarice devinrent vite proverbiales : en échange de son intervention en leur faveur auprès du roi, elle exigeait des solliciteurs argent et cadeaux de prix, que fort prévoyante, elle entassait en vue de s'assurer de substantiels moyens d'existence lorsqu'elle serait veuve.

Elle joua du reste globalement le rôle qu'on attendait d'elle, en soutenant le parti autrichien ; et le roi qu'elle terrorisait par ses colères passait à peu près par où elle voulait. Bien sûr, pas plus que Marie-Louise, elle ne put donner le moindre signe de grossesse - ce n'était pas du côté de l'épouse, quelle qu'elle fût, que venait la difficulté. Aussi la question du testament du roi devint-elle vite primordiale. Marie-Anne obtint que l'archiduc Charles, second fils de l'Empereur, fût choisi pour ceindre la couronne après Charles II.

Mais le caractère infernal de Marie-Anne s'accentuant toujours, son impopularité en Espagne devint progressivement d'une telle ampleur qu'elle finit par nuire considérablement à sa cause, tant dans l'opinion populaire qu'à la cour, et surtout auprès des membres de la junte gouvernementale. Et le parti autrichien étant assimilé au parti de la reine, on en vint à éprouver à l'égard de Vienne un ressentiment de plus en plus prononcé. Par un mouvement naturel, le parti français, que naguère personne en Espagne n'aurait imaginé embrasser, gagna petit à petit la faveur de l'opinion. Si de nombreuses autres raisons sont intervenues dans ce revirement (essentiellement le fait que la France parut plus capable que l'Autriche de maintenir l'intégrité des possessions espagnoles), il est certain que la responsabilité de Marie-Anne, à son corps défendant, y fut aussi très lourde.

On ne peut du reste approfondir ici le sujet des testaments successifs de Charles II, tantôt en faveur de son petit-cousin autrichien l'archiduc Charles, tantôt en faveur de son petit-neveu français le duc d'Anjou. Les revirements furent nombreux, le souverain moribond passant d'un parti à l'autre comme la plume au vent, jouet passif d'inextricables tractations diplomatiques impliquant à peu près tous les États d'Europe, et qui le dépassaient complètement, le roi se désintéressant au fond parfaitement de ce qui devait advenir après sa mort.

Mais au bout du compte, Marie-Anne, mise hors-jeu en s'étant fait partout détester, ne put faire prévaloir sa volonté. Tenue à l'écart du roi durant les derniers jours de ce dernier, elle ne parvint pas à empêcher la signature du testament final, le 3 octobre 1700, par lequel le duc d'Anjou était choisi pour héritier. Le roi mourut le 1er novembre suivant.


Philippe de France, duc d'Anjou, devenu Philippe V, roi d'Espagne, lui succéda.


Accessoirement nommée régente d'Espagne dans l'attente de l'arrivée du nouveau roi, et ne doutant décidément de rien, elle caressa un moment l'espoir de se remarier avec lui. Il va sans dire que Louis XIV ne voulut pas en entendre le premier mot, et elle fut exilée à Tolède dans un premier temps ; puis, s'étant - évidemment - compromise avec le parti de l'archiduc pendant la Guerre de Succession d'Espagne, elle fut envoyée hors du royaume, à Bayonne. Elle traversa alors plusieurs années bien difficiles, avec une maigre pension irrégulièrement payée, et presque dans le dénuement. Mais, ironie de l'Histoire, quelques années plus tard, sa nièce Élisabeth Farnèse devint la seconde épouse de Philippe V, et obtint bientôt le retour de sa tante en Espagne ; elle s'établit au palais de l'Infantado, à Guadalajara, où elle finit sa vie, dans une obscurité à peu près totale.


La suite de portraits de Marie-Louise d'Orléans et de Marie-Anne de Neubourg constitue un intéressant aperçu de l'histoire de la coiffure féminine au XVIIe siècle.

On remarquera que Marie-Louise avant son mariage porte la fameuse coiffure à la hurluberlu, cet amas de boucles assez courtes que Mme de Sévigné comparait à un petit chou rond et frisé, et qui faisait fureur en France dans les années 1670.

Le changement est radical après son mariage : elle est désormais coiffée à l'espagnole, d'une façon qui ne se portait dans aucun autre pays (si ce n'est, bien sûr, au Portugal). Les cheveux sont lissés, plaqués avec une raie sur le côté, et portés très longs en tombant raides ou légèrement ondulés sur les épaules. Il faut avouer que le résultat est austère, mais d'une grande classe, comme la mode espagnole d'une façon générale à cette époque.

Quant à Marie-Anne de Neubourg, elle arbore également cette coiffure lisse sur les portraits qui datent de ses premières années de mariage. Puis assez rapidement, on la voit porter les boucles étagées en hauteur de la coiffure à la Fontanges, qui de Versailles s'étendit sur toute l'Europe à la fin du siècle. La mode espagnole cesse alors d'être caractéristique, quoi qu'on puisse remarquer que la Fontanges à l'espagnole s'accompagne d'une surabondance de rouleaux de cheveux tombant dans le dos et sur les épaules, qui sont beaucoup plus foisonnants que dans la mode française.