AMATOR TEMPORIS ACTI

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Ascension
Liste complète des personnages

Gabrielle d'Estrées, duchesse de Beaufort

Gabrielle d'Estrées, duchesse de Beaufort (à droite), au bain, avec sa sœur Julienne d'Estrées, duchesse de Villars
Gabrielle d'Estrées, duchesse de Beaufort (à droite), au bain, avec sa sœur Julienne d'Estrées, duchesse de Villars
Gabrielle d'Estrées, duchesse de Beaufort, au bain, portrait présumé
Gabrielle d'Estrées, duchesse de Beaufort
Gabrielle d'Estrées, duchesse de Beaufort, en 1594, par Foulon
Gabrielle d'Estrées, duchesse de Beaufort, par Dumonstier
Gabrielle d'Estrées, duchesse de Beaufort, l'année de sa mort, par Dumonstier


César de Bourbon, légitimé de France, duc de Vendôme, et Françoise de Lorraine-Mercœur

César de Bourbon, légitimé de France, duc de Vendôme, enfant, par Dumonstier
César de Bourbon, légitimé de France, duc de Vendôme
César de Bourbon, légitimé de France, duc de Vendôme
César de Bourbon, légitimé de France, duc de Vendôme, par Mignard
César de Bourbon, légitimé de France, duc de Vendôme
Françoise de Lorraine-Mercœur, duchesse de Vendôme, enfant
Françoise de Lorraine-Mercœur, duchesse de Vendôme


Louis de Bourbon, duc de Vendôme, et Laure Mancini

Louis de Bourbon, duc de Mercœur puis de Vendôme, jeune homme, par Dumonstier
Louis de Bourbon, duc de Mercœur puis de Vendôme
Louis de Bourbon, duc de Mercœur puis de Vendôme, cardinal du titre de Sainte-Marie-in-Portico
Laure Mancini, duchesse de Mercœur puis de Vendôme
Laure Mancini, duchesse de Mercœur puis de Vendôme, par Auguste de Creuse


François de Bourbon, duc de Beaufort

François de Bourbon-Vendôme, duc de Beaufort
François de Bourbon-Vendôme, duc de Beaufort, par Nocret
François de Bourbon-Vendôme, duc de Beaufort


Louis-Joseph de Bourbon, duc de Vendôme, et Marie-Anne de Boubon-Condé

Louis-Joseph de Bourbon, duc de Vendôme, par Henry Schaeffer
Louis-Joseph de Bourbon, duc de Vendôme, par Jean-Gilbert Murat
Louis-Joseph de Bourbon, duc de Vendôme
Louis-Joseph de Bourbon, duc de Vendôme
Marie-Anne de Bourbon-Condé, duchesse de Vendôme
Marie-Anne de Bourbon-Condé, duchesse de Vendôme, en allégorie de l'Hiver
Marie-Anne de Bourbon-Condé, duchesse de Vendôme


Philippe de Bourbon, prince de Vendôme, grand-prieur de France

Philippe de Bourbon-Vendôme, grand-prieur de France, par Jacob-Ferdinand Voet
Philippe de Bourbon-Vendôme, grand-prieur de France
Philippe de Bourbon-Vendôme, grand-prieur de France
Philippe de Bourbon-Vendôme, grand-prieur de France, prisant du tabac
Philippe de Bourbon-Vendôme, grand-prieur de France, à 69 ans, en 1724, par Raoux


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Gabrielle d'Estrées, duchesse de Beaufort (1570-1599)

puis son fils
César de Bourbon, duc de Vendôme (1594-1665)
et sa femme Françoise de Lorraine-Mercœur (1592-1669)

puis leurs fils
Louis de Bourbon, duc de Vendôme (1612-1669)
et sa femme Laure Mancini (1636-1657)

François de Bourbon, duc de Beaufort (1616-1669)

puis les fils de Louis et Laure
Louis-Joseph de Bourbon, duc de Vendôme (1654-1712)
et sa femme Marie-Anne de Bourbon-Condé (1678-1718)

Philippe de Bourbon, grand-prieur de France (1655-1727)






Gabrielle d'Estrées, duchesse de Beaufort, était la fille d'Antoine d'Estrées, marquis de Cœuvres, et de Françoise Babou de la Bourdaisière.

Gabrielle d'Estrées fut la favorite de Henri IV, roi de France, qui en fut si épris qu'il avait l'intention de l'épouser aussitôt rompu son mariage avec Marguerite de Valois.

Il chargea son ambassadeur à Rome, Sancy, d'appuyer les démarches entreprises pour l'annulation. Sancy lui répondit, avec la verdeur du langage de ce temps : "Sire, à quoi bon tout cela ? Catin pour catin, autant garder celle que vous avez ; au moins est-elle de bonne maison !" Sans doute, mais s'il faut le dire, la plus grande catin des deux n'était pas forcément Gabrielle…

Du reste, le pape Clément VIII ne désirait pas se prêter à cette annulation qui permettrait au roi d'épouser sa maîtresse. Cet arrangement peu moral pouvait avoir en lui-même de quoi déplaire au Souverain Pontife, mais le vrai problème était ailleurs. Henri IV et Gabrielle avaient déjà deux fils. S'il leur en naissait d'autres après un mariage en bonne et due forme, des troubles de succession étaient à peu près inévitables à l'avenir, opposant les fils aînés, mais nés bâtards, aux fils cadets, mais nés légitimes. Le pape ne voulait pas avoir la responsabilité de ces luttes fratricides, et tergiversait. Cependant Henri IV s'impatienta et lui fit entendre qu'il pourrait bien se passer de lui. Clément VIII, au pied du mur, dans la plus grande perplexité sur la conduite à tenir, ordonna un jeûne dans Rome, et se mit en prières. Tout à coup, sortant d'une profonde méditation, il se releva et s'exclama : "Dieu y a pourvu !" ; quelques jours après, parvenait à Rome la nouvelle de la mort de Gabrielle d'Estrées.

Gabrielle mourut en effet subitement, plongeant Henri IV dans une douleur profonde. Il écrivit à ce sujet : "Mon affliction est aussi incomparable que l'était le sujet qui me la donne. Les regrets et les plaintes m'accompagneront jusqu'au tombeau, la racine de mon cœur est morte et ne rejettera plus… ".

On sait qu'un mois plus tard, l'inconsolable Henri IV, dont le cœur était mort à jamais, tomba éperdument amoureux de Henriette d'Entragues…

Henri et Gabrielle avaient eu (outre Alexandre mort jeune sans postérité, et Catherine-Henriette, duchesse d'Elbeuf) :

- César, duc de Vendôme ;

César de Bourbon, duc de Vendôme, épousa Françoise de Lorraine-Mercœur, fille de Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, et de Marie de Luxembourg.

Rappelons que Philippe-Emmanuel était le propre demi-frère de Louise de Lorraine, femme de Henri III. Le duc de Mercœur ayant été néanmoins un des ligueurs les plus acharnés, ce mariage entre sa fille et le fils légitimé de Henri IV fut l'un des gages de leur réconciliation. Au demeurant, le duc de Mercœur étant mort avant la célébration du mariage, Marie de Luxembourg tenta de revenir sur cet engagement, tant lui déplaisait cette union avec un bâtard, même de sang royal. Mais elle dut finir par céder devant l'insistance du roi.

César et Françoise eurent :

- Louis, duc de Vendôme ;

- François, duc de Beaufort ;

- Élisabeth, qui épousa Charles-Amédée de Savoie, duc de Nemours.

François, duc de Beaufort, surnommé "le roi des Halles" en raison de sa popularité auprès des parisiens, participa aux troubles de la Fronde, à l'occasion desquels il se prit de querelle avec son beau-frère le duc de Nemours, qui était comme lui un des lieutenants du prince de Condé. On sait que la querelle aboutit à un duel au pistolet et à l'épée, dont l'issue fut fatale : le duc de Beaufort tua le duc de Nemours. Ce fut un coup terrible pour la duchesse de Nemours, "qui aimait beaucoup son mari, quoiqu'il ne l'aimât guère, et qui eut toujours beaucoup de tendresse pour son frère, qui l'y obligeait bien par sa conduite et par une tendresse réciproque" (Mémoires de la Grande Mademoiselle). Ce duel fratricide fit d'elle une veuve inconsolable et brisée pour le restant de ses jours.

Plus tard, ayant fait sa soumission au roi, le duc de Beaufort fut nommé grand-amiral de France. Il fut tué au siège de Candie, en Crète, où il soutenait les troupes vénitiennes contre les Turcs. Son corps ne fut jamais retrouvé (et il figure ainsi parmi les candidats que les théories délirantes font postuler au rôle du Masque de Fer). Il n'avait pas été marié et n'eut pas de postérité.

Quant à son frère aîné, Louis, duc de Vendôme, qui porta du vivant de son père le titre de duc de Mercœur, il se signala au contraire par sa fidélité au roi durant la Fronde.

Mieux encore, il épousa, et par amour, la ravissante (et seule sage parmi ses sœurs) nièce du cardinal Mazarin, Laure Mancini, fille de Michel-Laurent Mancini, baron romain, et de Girolama Mazarini, sœur du cardinal.

Elle n'avait que quinze ans, eut le temps de donner trois enfants à son époux et mourut à vingt-et-un ans. Le duc de Vendôme, très affligé, entra dans les ordres et fut créé cardinal du titre de Sainte-Marie-in-Portico par le pape Alexandre VII, et nommé légat a latere par le pape Clément IX, parrain du Grand Dauphin, pour le représenter au baptême de ce prince.

Louis et Laure eurent, outre un fils mort jeune :

- Louis-Joseph, duc de Vendôme ;

- Philippe, grand-prieur de France.

Ces fils furent élevés par leur tante Marie-Anne Mancini, duchesse de Bouillon, qui d'ailleurs était la dernière sœur de Laure et avait donc à peine cinq ans de plus que ses neveux.

Louis-Joseph, duc de Vendôme, qui porta du vivant de son père le titre de duc de Penthièvre, fut le plus grand général de son siècle, et acheva sa moisson de lauriers par la victoire de Villaviciosa qui sauva le trône de Philippe V, roi d'Espagne, à un moment où tout semblait perdu pour lui. Philippe V lui accorda le titre de prince du sang en Espagne, avec le prédicat d'Altesse (altesse simple, l'Espagne ne connaissant pas d'autre altesse, soit royale, soit sérénissime, même pour les infants), et à sa mort l'inhumation dans le panthéon des infants à l'Escurial.

Il avait épousé Marie-Anne de Bourbon-Condé, mademoiselle d'Enghien, fille de Henri-Jules de Bourbon, prince de Condé, et d'Anne de Bavière, princesse palatine du Rhin.

Ce mariage fut sans postérité et du reste avait été sans rime ni raison.

Saint-Simon, parlant de nains à propos de la petite taille des enfants du prince de Condé, dit de mademoiselle d'Enghien qu'"outre la taille et l'encolure, elle en avait aussi tout le visage"… Son père, "qui ne savait comment s'en défaire", avait espéré la marier à Charles III, duc de Mantoue, qui était venu en France chercher une épouse. Mais le duc de Mantoue aimait les belles femmes… Et par conséquent "la laideur de mademoiselle d'Enghien mit un obstacle invincible à cette affaire."

Finalement, le mariage se fit donc, et sur le tard, avec le duc de Vendôme.

Menant une existence assez sinistre partagée entre un père tyrannique et une mère effacée, elle était prête à épouser n'importe qui. "Elle avait trente-trois ans, elle était extrêmement laide : sa vie s'était passée au fond de l'hôtel de Condé dans la plus cruelle gêne, ce qui lui avait fait désirer, pour en sortir, quelque mariage que ce fût."

Et ailleurs : "Mademoiselle d'Enghien, laide jusqu'au dégoût (…) lorgna longtemps, faute de mieux, le mariage de M. de Vendôme, aux risques de sa santé et de bien d'autres considérations. M. et Mme du Maine, de pitié, et aussi par intérêt de bâtardise, se mirent en tête de le faire réussir. M. le Prince le regardait avec indignation. Il sentait la honte du double mariage de ses enfants avec ceux du roi (son fils et sa fille avaient en effet épousé Mademoiselle de Nantes et le duc du Maine, fille et fils naturels de Louis XIV), mais il en avait tiré les avantages. Celui-ci ne l'approchait point du roi, et ne pouvait lui rien produire d'agréable."


Le duc de Vendôme de son côté n'avait jamais voulu se marier, et d'autant moins qu'il affichait ouvertement des mœurs où les femmes n'avaient rien à faire, et que sa santé était entièrement détruite par les maladies vénériennes qu'il y avait gagné. Mais le duc du Maine, légitimé de France, qui avait épousé la sœur de mademoiselle d'Enghien, voulait renforcer la position des branches bâtardes légitimées, en multipliant leurs alliances avec les princes du sang. En arrangeant ce mariage entre une Condé et un prince issu d'un fils naturel de Henri IV, comme il était lui-même fils naturel de Louis XIV, il ajoutait encore à la fusion des deux rangs. Le duc de Vendôme s'y prêta finalement, car les deux princes de Condé successifs, père et frère de mademoiselle d'Enghien, morts à un an d'intervalle, avaient de leur vivant opposé un refus catégorique à l'hypothèse d'une union avec leur cousin de Vendôme. Piqué, ce dernier décida, en réaction et par fierté, de parvenir à ce mariage dont il ne se serait pas soucié s'il n'avait pas été d'abord éconduit par principe. La princesse de Condé fit en vain valoir auprès du roi les volontés posthumes de son mari et de son fils, Louis XIV donna son accord, bien que du bout des lèvres.

Bref, "tout leur fut bon à l'un et à l'autre, à elle pour avoir du bien et de la liberté, à l'autre par la vanité de se montrer encore assez grand dans l'état de santé et de disgrâce où il était, pour épouser une princesse du sang…" ; et le mariage eut lieu à Sceaux, chez le duc et la duchesse du Maine (sœur de la mariée), sans cérémonie, le duc de Vendôme étant alors effectivement fort mal en cour. Ajoutons que le duc de Vendôme étant gouverneur de Provence, la bénédiction fut donnée par Mgr de Vintimille, archevêque d'Aix, futur archevêque de Paris.

Les mariés passèrent une journée à Sceaux, puis le lendemain même, le duc de Vendôme planta là sa femme pour aller vivre dans son château d'Anet, tandis que la nouvelle duchesse de Vendôme allait s'établir au Temple, dans le palais de son beau-frère le grand-prieur de Vendôme qui ne l'occupait pas. Dès lors les époux ne se revirent pour ainsi dire plus et vécurent chacun de leur côté, comme deux parfaits étrangers ; ce qui d'ailleurs était le cas. "En deux ans de mariage on peut compter au plus par jours ce qu'ils ont été ensemble".

Néanmoins, il semble que leurs rapports, s'ils furent très limités, furent parfaitement cordiaux. Le 21 août 1710, parlant du départ du duc de Vendôme pour l'armée d'Espagne, Madame, duchesse d'Orléans, écrit : "Sa femme va être bien triste, car elle l'aime beaucoup, dit-on. J'imagine que c'est le compliment qu'il lui a fait lorsqu'il a dû l'épouser qui l'aura charmée. "Madame, lui dit-il, je ne suis pas galant, je ne vous ferai pas de grand compliment, tout ce que je vous dirai seulement, c'est que puisque vous voulez bien que j'aie l'honneur de vous épouser, je ne vous contraindrai jamais en rien, vous serez toujours votre maîtresse absolue, et la mienne." Je trouve ce compliment vraiment touchant…"

Pour finir sur ce ménage pittoresque, disons en passant que la duchesse de Vendôme mourut "sans testament, sans sacrements, de s'être trop blasée de liqueurs fortes dont elle avait son cabinet rempli"…

Oraison funèbre de la princesse par Madame, duchesse d'Orléans : "J'avoue que je ne regrette pas plus Mme de Vendôme qu'elle ne m'eût regrettée si c'était moi qui fusse morte. J'ai d'ailleurs deux raisons pour ne pas m'affliger de sa perte. La première, c'est qu'elle était l'ennemie de mon fils et qu'elle n'aimait pas sa mère Mme la Princesse, dont elle était cependant tendrement chérie ; la seconde c'est qu'elle menait une conduite qui ne faisait certes pas honneur à sa famille, et quoiqu'il ne faille damner personne, nous lisons dans la Sainte Écriture que l'arbre tombe du côté où il penche. Avoir mené une vie déréglée et mourir sans penser à Dieu et sans se repentir de ses péchés, ce n'est pas rassurant, et Mme la Princesse a certes bien raison de s'inquiéter du sort de sa fille et de s'en affliger. Mais après tout il faut se fier à la miséricorde divine."

Notons que le duc de Vendôme vendit en 1696 son duché de Penthièvre à sa cousine, demi-sœur de son beau-frère, Marie-Anne de Bourbon, légitimée de France, princesse de Conti (fille naturelle de Louis XIV). En 1697 elle le revendit à son demi-frère, Louis-Alexandre de Bourbon, légitimé de France, comte de Toulouse, père du célèbre duc de Penthièvre, si connu pour ses vertus et son inépuisable charité. Le titre de duc de Penthièvre avait été apporté dans la maison de Vendôme par Françoise de Lorraine-Mercœur, lui venait de sa mère Marie de Luxembourg, qui le tenait de son père Sébastien de Luxembourg, pour qui Charles IX avait érigé en duché-pairie (1569) le comté de Penthièvre ; Sébastien tenait le comté de Penthièvre de sa mère Charlotte de Brosse, la maison de Brosse le tenait de Nicole de Châtillon mariée à Jean II de Brosse, la maison de Blois-Châtillon le tenait de Jeanne de Penthièvre, dite la Boiteuse, mariée à Charles de Blois-Châtillon, et Jeanne de Penthièvre était fille de Guy de Bretagne, fille d'Arthur II, duc de Bretagne.

D'autre part, le duc de Vendôme vendit également son duché de Beaufort au duc de Piney-Luxembourg, de la maison de Montmorency. Celui-ci obtint en 1689 de changer le nom de duc de Beaufort en duc de Montmorency.


Quant au frère cadet du duc de Vendôme, Philippe, grand-prieur de France, il ne se maria pas, et aurait dû hériter du duché de Vendôme à la mort de son frère, mais "le roi reprit aussitôt Vendôme et ce qui se trouva de réversible à la couronne. Le grand prieur ne prétendit rien et n'eut rien aussi, comme exclu de tout héritage par ses vœux de l'ordre de Malte…" Le grand-prieur continua de porter ce titre, jusqu'à ce qu'il vende son grand-prieuré à Jean-Philippe d'Orléans, fils légitimé du Régent et de Mme d'Argenton ; à compter de ce jour il fut simplement appelé "M. le prince de Vendôme".

Bien qu'ayant embrassé comme son frère la carrière des armes, il ne s'y distingua pas comme lui, et il s'en faut de beaucoup. La lâcheté de sa conduite au siège de Barcelone en 1697 était devenue proverbiale. Une scène mémorable rapportée par Madame montre que la cour de Louis XIV n'était pas toujours si policée qu'on l'imagine.

Le grand-prieur jouait à l'hombre avec son cousin le prince de Conti chez le Grand Dauphin, à Meudon ; une querelle s'éleva entre les deux princes. Impatienté, le grand-prieur jeta ses cartes et se leva : "Il n'y a pas moyen de jouer avec vous !"

"Le prince de Conti répondit : "Après ceci, il dépendra de vous de jouer avec moi ou non, mais pour le présent il y a encore cinq poules à jouer, je veux que vous les acheviez." Le grand-prieur se rassit et jura que ce serait la dernière fois qu'il jouerait avec le prince de Conti. Le jeu terminé, on dit à M. le dauphin ce qui s'était passé. Il fit appeler le grand-prieur et lui défendit de plus rien dire au prince de Conti. Le lendemain, c'est-à-dire lundi soir, au moment où nous revenions de la chasse au loup, comme le prince de Conti, après le souper de Monseigneur, voulait aller dans sa chambre et se trouvait tout seul dans la cour, le grand-prieur vint à lui et lui dit : "Vous m'avez fort mal traité hier, vous devez m'en rendre raison." A ces mots, le prince de Conti devint furieux, et il cria d'une voix éclatante : "Tout autre, quel qu'il puisse être, que j'aurais offensé, je lui ferais raison ; mais pour vous, misérable, je vous méprise trop pour cela ! Allez à la tranchée de Barcelone !" En entendant la voix du prince, tout Meudon accourut, les deux adversaires étaient dans une telle colère qu'il se reprochaient l'un à l'autre tout ce qu'ils savaient et s'injuriaient comme des palefreniers. Cependant on les sépara."

Le grand-prieur gagna dans cette affaire un petit séjour à la Bastille ; à dire vrai, il n'était ni plus ni moins coupable en l'affaire que le prince de Conti ; mais il était d'un rang légèrement inférieur…

La haine frénétique que lui portait Saint-Simon, autant qu'à son frère aîné, ne permet pas d'accorder une grande valeur au portrait impitoyable qu'il en fait. Toutefois (et c'est bien là tout le malheur avec le génial et venimeux mémorialiste), l'étincelant paragraphe est si magistralement enlevé qu'il doit être lu simplement pour le plaisir…

"Il avait tous les vices de son frère. Sur la débauche il avait de plus que lui d'être au poil et à la plume (l'ancienne expression pour notre actuel "à voile et à vapeur"), et d'avoir l'avantage de ne s'être jamais couché le soir depuis trente ans que porté dans son lit ivre mort, coutume à laquelle il fut fidèle le reste de sa vie. Il n'avait aucune partie de général ; sa poltronnerie reconnue était soutenue d'une audace qui révoltait ; plus glorieux encore que son frère, il allait à l'insolence, et pour cela même ne voyait que des subalternes obscurs ; menteur, escroc, fripon, voleur, comme on l'a vu sur les affaires de son frère, malhonnête homme jusque dans la moelle des os qu'il avait perdus de vérole, suprêmement avantageux et singulièrement bas et flatteur aux gens dont il avait besoin, et prêt à tout faire et à tout souffrir pour un écu, avec cela le plus désordonné et le plus grand dissipateur du monde. Il avait beaucoup d'esprit et une figure parfaite en sa jeunesse, avec un visage autrefois singulièrement beau (on peut en effet s'en apercevoir sur le portrait de Voet présenté ici). En tout, la plus vile, la plus méprisable et en même temps la plus dangereuse créature qu'il fût possible."

Ayant vendu son grand-prieuré comme on l'a dit, il obtint en outre d'être relevé des vœux de célibat de l'ordre de Malte.

"Cela fait, il chercha partout à se marier, et partout personne ne voulut d'un vieux ivrogne de soixante-quatre ou soixante-cinq ans, pourri de vérole, vivant de rapines, sans autre fonds de bien que le portefeuille qu'il s'était fait et dont tout le mérite ne consistait que dans son extrême impudence ; lui, au contraire, se persuadait qu'il n'y avait rien de trop bon pour lui. Il chercha donc en vain et si longtemps qu'il se lassa enfin d'une recherche vaine et ridicule. Il continua sa vie accoutumée qu'il était incapable de quitter, qui l'obscurcit de plus en plus, et qui ne dura que peu d'années depuis cette dernière scène de sa vie."

Charmant…