AMATOR TEMPORIS ACTI

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Liste complète des personnages
Charles III Ferdinand, duc de Mantoue
Charles III Ferdinand, duc de Mantoue, par Geffels
Charles III Ferdinand, duc de Mantoue, en 1709, atelier de Rigaud
Charles III Ferdinand, duc de Mantoue
Charles III Ferdinand, duc de Mantoue
Anne-Isabelle de Gonzague-Guastalla, duchesse de Mantoue
Suzanne-Henriette de Lorraine-Elbeuf, duchesse de Mantoue, par Rigaud
Suzanne-Henriette de Lorraine-Elbeuf, duchesse de Mantoue, par De Troy
Suzanne-Henriette de Lorraine-Elbeuf, duchesse de Mantoue, d'après De Troy
Suzanne-Henriette de Lorraine-Elbeuf, duchesse de Mantoue, miniature d'après De Troy


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Charles III Ferdinand de Gonzague, duc de Mantoue (1652-1708)
et
sa première femme Anne-Isabelle de Gonzague-Guastalla (1655-1703)
sa seconde femme Suzanne-Henriette de Lorraine-Elbeuf (1686-1710)






Charles III Ferdinand, duc de Mantoue était le fils de Charles II de Gonzague, duc de Mantoue, et d'Isabelle d'Autriche-Tyrol.

Il épousa d'abord sa cousine Anne-Isabelle de Gonzague-Guastalla, fille de Ferrante III de Gonzague, duc de Guastalla, et de Marguerite d'Este.

Il épousa ensuite Suzanne-Henriette de Lorraine-Elbeuf, fille de Charles III de Lorraine, duc d'Elbeuf, et de Françoise de Montaut-Navailles.

Il n'eut de postérité d'aucun de ses deux mariages. Peu avant sa mort, du reste, le duché de Mantoue fut confisqué par l'Empereur Joseph Ier, comme punition de ce que ce prince avait pris le parti de la France dans la guerre de succession d'Espagne. Il est vrai que l'Empereur était historiquement suzerain du duché de Mantoue, que Charles III était lui-même un demi-Habsbourg, par quoi Joseph avait, de son point de vue, bien lieu d'être surpris et mécontent de cette défection.

Devenu veuf de sa première femme, le duc de Mantoue se rendit en France afin de s'y remarier. Il avait en effet la passion des femmes, et s'était mis en tête que sur ce chapitre, il n'en trouverait nulle part de plus parfaites qu'à Paris.

À l'occasion de ce séjour à Paris, Madame, duchesse d'Orléans, écrit à son propos : "Hier j'ai fait une visite à la grande-duchesse (Marguerite-Louise d'Orléans, grande-duchesse de Toscane), qui demeure tout à l'autre bout de Paris (c'est-à-dire au Palais du Luxembourg, la résidence parisienne de Madame étant le Palais-Royal). En revenant de chez la grande-duchesse, j'ai passé par le Cours (le Cours-la-Reine) et j'y ai rencontré le duc de Mantoue, que je n'avais pas encore vu. Il n'est pas beau ; il ressemble en vieux et en laid à M. de Vendôme. Il fréquente beaucoup les chanteuses et les danseuses de l'Opéra…"

Le baron de Breteuil, ambassadeur de Louis XIV à Mantoue, écrivait peu avant au roi : "Monsieur le duc de Mantoue est d'une figure assez mal avenante, petit, fort cagneux, et le dos fort rond ; il a le visage entièrement de la maison d'Autriche allemande (ce qui est, au vu de ses portraits, effectivement frappant), un front d'une hauteur démesurée, un œil presque toujours fermé, surtout quand il regarde avec application, et l'autre assez égaré, le nez long et pointu, une assez grosse lippe, et le visage étroit, mais, quoique laid, il a de la grandeur dans la physionomie et la mine assez fière.

Il est d'une force de corps prodigieuse, et d'une santé de fer. Il monte ordinairement tous les matins dix-huit ou vingt chevaux de manège, qu'il dresse le plus souvent lui-même. Il court, le reste du jour, ou à la chasse ou par la ville ; et après avoir passé la meilleure partie de la journée dans une perpétuelle agitation, il s'abandonne le soir à des exercices encore plus violents, et ne les quitte presque jamais qu'il n'ait outré la nature. Il va le plus souvent tout seul dans une chaise roulante qu'il conduit à toutes jambes, armé jusqu'aux dents d'armes à feu, d'une épée à l'espagnole et d'un stylet, sans qu'on ait pu encore lui persuader que cet équipage est plutôt celui d'un bandit que d'un souverain.

Il aime tout ce qui a l'air de péril, et s'y abandonne avec ostentation.

Il est né avec de l'esprit et de la pénétration. Il juge vite et avec bon sens sur tout ce qu'on lui dit, répond juste et en bons termes.

Mais les bonnes qualités que la nature lui a données ont été étouffées par une si mauvaise éducation et une débauche si effrénée avec les femmes, et souvent avec les plus infâmes, qu'il faut lui chercher de la vertu avant de la découvrir…
"

Les péripéties rocambolesques de son mariage parisien méritent bien d'être racontées.

Saint-Simon nous servira d'introduction :

"Le duc de Mantoue perdit sa femme, d'une branche cadette de sa maison, personne d'une vertu, d'un mérite et d'une piété singulière, qui avait bien eu à souffrir de ses fantaisies, de son avarice, et d'un sérail entier qu'il entretint toute sa vie. Il n'en avait point d'enfants et songea tout aussitôt à se remarier à une Française. Cette affaire reviendra bientôt à raconter."

Mais pour "raconter cette affaire", un témoin bien plus au fait que Saint-Simon doit lui être préféré. Laissons donc de nouveau la parole au baron de Breteuil.

Le duc de Mantoue songeait déjà à se remarier dès avant la mort de sa première femme, dont la santé était exécrable. Le prince de Vaudémont était alors au nom de Philippe V, gouverneur du Milanais, et sa femme la princesse de Vaudémont, née Anne-Élisabeth de Lorraine-Elbeuf, était la demi-sœur de Mademoiselle d'Elbeuf, "qui avait de la beauté et surtout une taille et un air aussi grands et majestueux qu'on le peut souhaiter, qualité dont le duc de Mantoue avait toute sa vie été plus touché que de la beauté même." La princesse de Vaudémont "tira parole de lui qu'il épouserait Mlle d'Elbeuf sa sœur, mais il ne s'engagea qu'à condition qu'il l'avertirait avant de l'épouser, afin de connaître par lui-même si sa personne lui plairait autant que le portrait que Mme de Vaudémont lui en faisait."

Mais, de leur côté, pendant ce temps, les parents de Mademoiselle d'Elbeuf tentaient de la marier au duc de Vendôme. Et c'est le prince de Condé, pour sa part, qui comptait marier sa dernière fille, Mademoiselle d'Enghien, au duc de Mantoue. On sait qu'au bout du compte, chacune hérita de l'époux d'abord envisagé pour l'autre.

En effet, initialement, ni Mademoiselle d'Elbeuf ni sa famille ne voulaient entendre parler du duc de Mantoue.

"Mademoiselle d'Elbeuf, flattée de l'espérance que le comte de Chemerault lui donnait de la marier au duc de Vendôme (dont il avait été aide-de-camp en Italie), était bien éloignée de penser à quitter la cour de France, hors de laquelle il ne lui paraissait pas possible alors qu'on pût vivre un seul jour."

Le baron de Breteuil, ancien ambassadeur de France auprès du duc de Mantoue et à ce titre engagé à se mêler de son mariage, savait déjà que le mariage de Mademoiselle d'Elbeuf avec le duc de Vendôme ne se ferait très probablement pas. Il conseilla donc à Mme d'Elbeuf de songer plutôt au mariage avec le duc de Mantoue, et Mme d'Elbeuf en parla à sa fille.

"Cette jeune princesse en fut si fâchée contre moi que dès qu'elle put me voir, elle me dit qu'elle ne me le pardonnerait jamais, qu'elle n'était plus assez petite fille pour que ses amis traitassent un mariage avec madame sa mère sans lui en parler, et que pour celui du duc de Mantoue, elle en avait une telle horreur qu'elle se ferait plutôt carmélite que d'y consentir…"

Voilà donc un mariage mal engagé. Mais "enfin Mme d'Elbeuf fut convaincue qu'elle ne devait plus penser au mariage du duc de Vendôme, et les idées de grandeur qu'elle s'était formées pour Mademoiselle sa fille ne lui permettant plus de jeter les yeux que sur des princes de sang royal ou des souverains, elle ne pensa plus qu'à renouer le mariage qu'on lui avait proposé du duc de Mantoue."

Mademoiselle d'Elbeuf, revenant, par défaut, sur son éloignement pour le duc de Mantoue, demanda alors conseil au baron de Breteuil.

"Elle me dit que Mme d'Elbeuf, persuadée par toute la maison de Lorraine, croyait qu'il n'y avait de bonheur au monde que de parvenir au rang de souveraine, qu'on voulait lui faire accroire que la cour de Mantoue avait pris depuis la guerre toutes les manières de celle de France, que la retraite commune à toutes les princesses d'Italie était à présent bannie de cette cour (…) mais qu'elle n'était plus une enfant à qui on fait croire que le blanc est noir, que j'étais mieux informé que personne de la vérité ou de la fausseté de ce qu'on lui disait, que j'étais le seul en qui elle pût prendre confiance dans une conjoncture si délicate, et qu'elle me priait par l'amitié la plus tendre de ne la point tromper.

Je lui répondis avec la malheureuse sincérité qui m'est ordinaire, et je crus devoir d'autant moins farder la vérité que j'avais appris encore depuis peu de jours que loin d'avoir changé de mœurs, il était plus abandonné que jamais à toutes sortes de guenippes, qu'il avait des sérails dans tous les lieux où il allait, et que gouverné par un médecin d'une âme avare et sordide, il menait une vie encore plus basse que celle dont j'avais été témoin.
"

Bref, Mademoiselle d'Elbeuf suffisamment édifiée, résolut fermement de refuser ce mariage, en promettant au baron de Breteuil de ne pas révéler à sa mère cette conversation. Hélas, elle en parla à sa gouvernante. Celle-ci (Mme Dausselle, qui était aussi sa propre demi-sœur, n'étant autre qu'une fille naturelle du duc d'Elbeuf), "dont la fortune était médiocre en France et qui croyait en faire une considérable si la princesse devenait souveraine, en avertit dès le même moment Mme d'Elbeuf et les autres princesses de la maison de Lorraine…"

Elles poussèrent les hauts cris contre le baron de Breteuil, l'accusant d'être "entièrement gagné par M. le Prince" et de ne vouloir faire obstacle au mariage de Mademoiselle d'Elbeuf que pour favoriser Mademoiselle d'Enghien. Elles retournèrent si bien Mademoiselle d'Elbeuf elle-même que le baron de Breteuil, allant lui reprocher son indiscrétion, la trouva "si changée de sentiments en vingt-quatre heures, qu'elle était devenue aussi entêtée du mariage du duc de Mantoue que les autres princesses de la maison de Lorraine, qui n'avaient de vues dans ce mariage que la gloire de leur maison, sans examiner et peut-être sans se soucier si la pauvre victime qu'on y sacrifiait serait heureuse ou malheureuse".

Peu récompensé de ses bonnes intentions, le baron de Breteuil décida de bien se garder désormais de se mêler du mariage du duc de Mantoue, "bien résolu surtout de ne plus aimer assez Mademoiselle d'Elbeuf pour l'empêcher de l'épouser".

Il ajoute d'ailleurs qu'après tout, du pur point de vue de sa vanité, il n'avait rien à souhaiter de mieux que la conclusion de ce mariage, qui ferait de lui un parent par alliance du duc de Mantoue, puisque sa femme était propre cousine germaine de Mme d'Elbeuf (Mme de Breteuil était fille du comte du Froullay et d'Angélique de Baudéan, Mme d'Elbeuf était fille du duc de Navailles et de Suzanne de Baudéan, Angélique et Suzanne étant filles du comte de Neuillan, le mari de cette Mme de Neuillan dont la future Mme de Maintenon fut la pupille).

Sur ces entrefaites, le duc de Mantoue arriva en France. Le roi nomma le baron de Breteuil pour le recevoir et l'accompagner pendant son séjour. "En revenant de la première audience que ce prince eut du roi à Versailles, nous nous arrêtâmes au Cours (le Cours-la-Reine) et à peine y fûmes-nous que Mme et Mademoiselle d'Elbeuf y parurent dans un si beau carrosse qu'il était difficile qu'il n'attirât la curiosité. Le carrosse d'abord, et ensuite la beauté de la princesse attirèrent celle du prince : il ne l'avait encore jamais vue. Il me demanda qui c'était ; je la lui nommai simplement sans en dire davantage".

Le prince de Condé de son côté s'activait plus que jamais pour placer sa fille. Le baron de Breteuil lui avait garanti qu'il ne se mêlait plus du mariage du duc de Mantoue ; il s'y tint scrupuleusement. Mais, décidément voué à tous les ennuis dans cette affaire, après s'être fait reprocher par la maison de Lorraine de travailler pour Mademoiselle d'Enghien, le pauvre baron se vit reprocher avec aussi peu de justice par le prince de Condé de travailler pour Mademoiselle d'Elbeuf.

"Quelque mesurée que ma conduite ait été sur le chapitre de Mademoiselle d'Enghien, j'ai eu le malheur que M. le Prince m'a toujours attribué le manque de succès du mariage de cette princesse, qui ne doit le bonheur qu'elle a eu de ne point épouser le duc de Mantoue qu'à la petitesse de sa taille (elle était excessivement petite, et grosse). Ce n'est pas sans raison que le proverbe dit qu'à quelque chose malheur est bon".

De fait, après avoir hésité à refuser Mademoiselle d'Enghien, de crainte d'offenser le prince de Condé et le roi lui-même, qui avait déclaré approuver ce mariage, le duc de Mantoue "qui ne pouvait souffrir les petites femmes, ayant été voir Madame la Princesse dont il était parent (elle était fille d'Anne de Gonzague, princesse palatine, qui était sœur de Charles de Gonzague, duc de Clèves et de Rethel, grand-père du duc de Mantoue), Mademoiselle d'Enghien lui parut si petite qu'il oublia toutes les raisons qu'il avait eues de l'épouser."

Prenant son courage à deux mains, il lui fallut avouer au roi qu'il ne pouvait se résoudre à ce mariage. Le roi le prit fort bien, et lui dit simplement qu'il était libre de choisir qui lui plairait, à condition qu'il ne l'épouserait qu'hors de France, par égard pour le prince de Condé.

Au sortir de cette audience, le baron de Breteuil retourna tête-à-tête à Paris avec le duc de Mantoue, qui lui raconta tout ce qui s'était passé entre le roi et lui, et lui parla de sa résolution d'épouser Mademoiselle d'Elbeuf, que Breteuil s'employa alors à appuyer, "le discours de Sa Majesté me mettant désormais en liberté de conseiller ce prince sur ce mariage". Du reste, Mademoiselle d'Elbeuf "avait déjà vu plus d'une fois ce prince et on lui avait tellement tourné l'esprit par l'éclat prétendu de sa grandeur future, qu'elle ne l'avait pas trouvé désagréable, lui dont la figure et les manières choquaient tous ceux qui le voyaient pour la première fois".

Pourtant le duc de Mantoue sembla tout-à-coup songer à la duchesse de Lesdiguières, née Duras, qui s'épouvanta de cette perspective, et Saint-Simon, dont la femme était cousine de Mme de Lesdiguières, raconte lui-même comment il pressa, une soirée entière, cette parente d'accepter ce mariage, jusqu'à la faire pleurer. Breteuil du reste précise que ce projet ne fut jamais qu'une feinte du duc de Mantoue. Il avait alors déjà définitivement choisi Mademoiselle d'Elbeuf, mais afin de ne pas augmenter le ressentiment du prince de Condé en annonçant aussitôt son mariage avec la concurrente de Mademoiselle d'Enghien, il voulut laisser passer un peu de temps en paraissant s'intéresser à quelque autre candidate :

"Il lui vint sur cela une pensée de faire quelque manège qui fît prendre le change à M. le Prince et détournât sa vue de dessus Mademoiselle d'Elbeuf. Il feignit d'avoir du dessein pour la duchesse de Lesdiguières, jeune veuve belle et surtout de bonne mine, qualité qu'il affectait d'aimer au-dessus de tout. La retraite où cette aimable veuve vivait ne lui permettant pas de la trouver en aucune maison, il alla plusieurs fois la chercher à l'église des Minimes de la Place Royale où elle allait à la messe. Cette démarche fit à l'égard du public l'effet qu'il en avait espéré : on ne parla pendant quelques jours que de l'envie qu'on croyait que ce prince avait d'épouser Mme de Lesdiguières, et elle eut si peur qu'elle alla à Versailles trouver le duc de Duras, son père, où sa charge de capitaine des gardes du corps le retenait, pour lui dire qu'un royaume ne la ferait pas résoudre à épouser le duc de Mantoue."

Notons que la version de Saint-Simon est fort différente, mais à n'en pas douter un instant, la vérité est celle du très honnête et très exact baron de Breteuil, qui ne quitta pas le duc de Mantoue en toute cette affaire, et qui contrairement à Saint-Simon ne reconstruit jamais la réalité selon ses obsessions, ses engouements et ses haines.

Bref, la petite comédie Lesdiguières terminée, le mariage avec Mademoiselle d'Elbeuf fut annoncé. Breteuil tenta pour le bien de sa cousine une ultime exhortation.

"Ce prince faisait venir la nuit tant de gueuses à Luxembourg (le Palais du Luxembourg, où il était logé), que je m'avisai de parler un jour secrètement à l'une, pour savoir si le duc, que quelqu'un de ses courtisans m'avait assuré que les débauches avait rendu impuissant, l'était effectivement. Elle m'en convainquit d'une manière à ne m'en laisser plus aucun doute. Un reste d'amitié me fit hasarder encore d'en parler à Mme d'Elbeuf. Il m'apparaissait et je lui présentai que la certitude que Mademoiselle sa fille n'aurait point d'enfants de ce prince devait faire entièrement changer la résolution de la lui donner en mariage, que ses débauches l'avaient si usé qu'il n'y avait pas d'apparence qu'il vécût longtemps, et que cette même raison l'empêchant de se donner un héritier, sa veuve tomberait infailliblement dans le triste état de revenir dans peu de temps en France avec très peu de bien, traîner à la cour un rang de souveraine difficile même à y soutenir avec de grandes richesses. Mais la mère, aussi aveuglée que sa fille du titre de souveraine, n'était plus capable de rien écouter de tout ce qui pouvait l'empêcher de suivre son projet."

On dressa le contrat. "Le duc de Mantoue reconnut avoir reçu cent mille écus pour la dot, dont il ne toucha rien, mais à la vérité il n'en coûta guère moins à Mme d'Elbeuf pour les pierreries et la quantité d'habits et de linge qu'elle donna à Mademoiselle d'Elbeuf, sans compter ce que lui coûta le voyage d'Italie où elle mena elle-même cette malheureuse victime. La profusion et la magnificence des habits, du linge et des toilettes fut si grande que tout Paris alla les voir en procession chez les ouvriers où ils étaient étalés, et cette jeune princesse, quoiqu'élevée à la cour et dans la magnificence, fut aussi charmée du bruit que cette dépense faisait que si elle fût sortie d'un couvent depuis deux jours ; il semblait que la beauté des habits qu'on lui faisait pour épouser le duc de Mantoue donnait à ce prince toute celle que la nature lui avait refusée, et je lui ai ouï dire plus d'une fois pendant ce temps-là qu'elle n'en aurait pas voulu un autre, quel qu'il fût même par la figure. Elle passa trois mois dans cette sorte d'ivresse, si occupée de la dépense qu'on faisait pour elle que la pauvre princesse n'était plus en état de faire réflexion au triste usage qu'elle était destinée à en faire."

Vint donc le moment de célébrer le mariage. De le faire en France, il ne pouvait être question, le roi l'ayant interdit. Pour autant, Mme d'Elbeuf souhaitait le voir conclu avant le départ pour l'Italie. On envisagea un expédient parfait, auquel le roi souscrivit, qui était de l'aller faire à Charleville, "principauté en Champagne appartenant au duc de Mantoue (…). Mais ceux qui, pour plaire à M. le Prince, voulaient faire partir Mademoiselle d'Elbeuf sans être mariée, firent croire au duc de Mantoue, toujours susceptible de terreurs paniques, que les troupes de l'Empereur pourraient faire des courses jusqu'à Charleville qui, depuis environ vingt ans, était rasé, et l'y venir enlever pendant qu'il ferait ses noces. Il n'en fallut pas davantage pour lui en faire perdre la pensée. Il fallut donc que Mme d'Elbeuf se résolût d'aller conduire sa fille au-delà des mers sans autre certitude de son mariage que la parole du duc de Mantoue."

Le duc de Mantoue d'une part, Mme et Mademoiselle d'Elbeuf d'autre part, partirent pour l'Italie mais par des chemins séparés. Ils devaient se rejoindre de loin en loin sur la route, notamment à Nevers.

Mais elles prirent "la précaution d'avoir avant de partir la permission de l'archevêque de Paris et du curé de Saint-Sulpice pour faire le mariage en quelque lieu que ce fût, si elles se trouvaient pressées de le conclure." Peu avant le rendez-vous de Nevers, Mme d'Elbeuf envoya au duc de Mantoue la proposition d'y épouser sa fille secrètement. "Sur l'assurance qu'on lui donna d'un secret inviolable, il consentit d'autant plus volontiers à un mariage clandestin qu'il aimait naturellement tout ce qui est mystérieux et caché."

Ils furent donc mariés par l'aumônier de Mme d'Elbeuf dans leur chambre d'auberge de Nevers. "Pour ne manquer à aucune des formalités, on fit la cérémonie de la bénédiction du lit, et on enferma l'époux et la mariée dans la chambre. Quel moment pour un homme amoureux s'il eût été vrai qu'il l'eût été comme il le feignait ! Il avait sa maîtresse entre ses bras et pouvait jouir, quoique mari, du goût que le secret et le mystère ajoutent aux plaisirs de l'amour. Mais le duc de Mantoue, qui savait la difficulté qu'il aurait de se tirer avec honneur d'un tête-à-tête, y eut à peine été cinq ou six minutes, qu'il se déroba aux chastes embrassements d'une des plus belles princesses du monde, et qu'il avait dit cent fois n'avoir préférée à Mademoiselle d'Enghien que parce que l'amour l'avait déterminé en sa faveur.

(…)Si on en croit les bruits qui ont couru, du peu de nuits qu'il a passées avec elle en Italie, elle en est sortie aussi intacte que de l'hôtellerie de Nevers. Rien n'est-il plus incompréhensible que ce que peut penser un homme qui se donne tant de tourments pour un mariage dont il veut faire un si triste usage ?
"

Le duc de Mantoue repartit de son côté, et les circonstances étranges de ce mariage n'auraient peut-être jamais été sues du roi, si Mademoiselle d'Elbeuf n'avait tenu à le faire enregistrer à la paroisse avant de quitter Nevers.

"Jugez combien le curé d'une petite ville se trouve effrayé aux noms de Leurs Altesses Sérénissimes, aux qualités de souverain du Mantouan et du Montferrat, de prince de l'Empire et de généralissime des armées de France et d'Espagne !" Il en référa à l'évêché, et l'évêque, fort vieux et malade, s'en remit à son grand vicaire, qui après une infinité de difficultés, permit enfin que le curé fît l'enregistrement, tout en jurant le secret…

"Mais ce grand vicaire se trouva un éveillé qui faisant réflexion qu'il ne trouverait peut-être pas dans sa vie d'autre conjoncture de se faire connaître au roi, écrivit en diligence au P. de La Chaise, confesseur de Sa Majesté, tout ce qui venait de se passer à Nevers (…). Aussi eut-il une abbaye de cinq mille livres de rentes à la distribution qui se fit à la Toussaint suivante, et l'évêché de Nevers ayant vaqué quelque temps après, le roi le lui donna, lui qui deux mois auparavant aurait cru avoir fait une grande fortune si on lui eût donné un prieuré de mille livres de rentes. Quelle bizarrerie de la fortune !"

Le roi fut surpris du manquement de parole du duc de Mantoue, scandalisé du lieu et de la forme du mariage, et le rendit aussitôt public pour faire savoir à quel point il en était indigné.

Pendant ce temps, les princesses arrivèrent à Antibes, embarquèrent de là pour Gênes, mais près d'entrer dans le port leur galère fut attaquée par des corsaires anglais, qui les contraignirent à se jeter en catastrophe dans une felouque sur une mer déchaînée pour éviter de tomber entre leurs mains. "À peine y furent-elles entrées que les corsaires qui étaient arrivés sur la galère tirèrent plusieurs volées de canons dont quelques-unes donnèrent dans la galère, et les autres allèrent jusqu'à la chaloupe des princesses, en sorte qu'un boulet passa fort près de la tête de la duchesse d'Elbeuf, et un autre si près de la felouque, que peu s'en fallut que la précaution qu'on avait prise pour les sauver ne leur coûta la vie."

Enfin de Gênes elle gagnèrent Tortone. "Le duc de Mantoue qui les y les attendait, alla à cheval au-devant d'elles avec une cour nombreuse. Le prince et la princesse de Vaudémont les y reçurent avec magnificence et le soir même l'évêque de Tortone fit solennellement les cérémonies du mariage comme s'ils n'eussent point été mariés à Nevers. Les pluies les retinrent à Tortone pendant huit jours et dès que le temps le permit, le duc de Mantoue les conduisit à Casale où elles furent reçues avec des illuminations et des fêtes que les Italiens savent rendre plus agréables et plus magnifiques qu'aucune autre nation."

La suite fut passablement triste. Comme le baron de Breteuil l'avait prévu, la duchesse de Mantoue fut très malheureuse avec son mari, qui lui imposa rapidement une vie de recluse. Laissons ici pour cette fois la parole à Saint-Simon :

"Il renferma tout aussitôt sa femme avec tant de sévérité, qu'elle n'eut permission de voir qui que ce fût, excepté sa mère, encore pas plus d'une heure par jour, et jamais seule, pendant les quatre ou cinq mois qu'elle demeura avec eux. Ses femmes n'entraient chez elle que pour l'habiller et la déshabiller précisément. Il fit murer ses fenêtres fort haut et la fit garder à vue par de vieilles Italiennes. Ce fut donc une cruelle prison."

Peu après, du reste (1706), ce fut la débandade générale de la Guerre de Succession d'Espagne : battus à Turin par le Prince Eugène, les Français se retirèrent bientôt d'Italie. Le duc de Mantoue dut s'enfuir à Padoue, la duchesse plutôt que de le rejoindre s'enfuit en Lorraine avec le prince et la princesse de Vaudémont, provoquant les cris de son mari qui demandait justice de cet abandon. Il mourut deux ans plus tard, en 1708.

Peu avant, l'Empereur Joseph Ier avait fait prononcer la déchéance du duc de Mantoue par la Diète de Ratisbonne, pour félonie ; il s'empara définitivement du duché à la mort de Charles III, mais consentit à verser une riche pension à la duchesse. Telle fut la fin mélancolique de la séculaire domination des Gonzague sur Mantoue. Le duché de Mantoue ne survécut même pas de nom, puisqu'il fut incorporé au duché de Milan, que l'Autriche venait d'autre part de ravir à l'Espagne, et le tout désormais soumis à un simple gouverneur.

La duchesse, peu après son deuil, revint s'établir à Paris. Toujours soutenue par sa mère, elle tenta de se voir reconnaître le rang de souveraine à la Cour. Elle ne put rien obtenir, Louis XIV n'ayant évidemment pas pardonné le coup du mariage de Nevers. On lui refusa d'autant plus la reconnaissance de ses prétentions, sur le prétexte que feu son mari n'était plus même duc de Mantoue sur la fin, argument assez ignoble de la part des français, puisque cette déchéance n'avait été que la conséquence de son alliance avec la France.

Elle dut donc se contenter de vivre en simple particulière, avec le rang de Mademoiselle d'Elbeuf, ni plus, ni moins. Sa maison à Vincennes fut d'ailleurs fort fréquentée, on y jouait beaucoup au lansquenet. "Ainsi fondit tout à coup en un brelan public ce grand rang de souveraine, dont le modèle le plus juste en avait été choisi sur celui des petites-filles de France, et sans prétendre leur céder, comme on l'a vu, à l'égard de Mme la grande-duchesse (la duchesse de Mantoue avait effectivement eu l'extravagance, avant d'être rebutée, d'avoir le pas sur la grande-duchesse de Toscane, qui était tout de même Marguerite-Louise d'Orléans, petite-fille de France) ; et à tous les projets de figurer grandement à la Cour, succédèrent les soins de se faire une bonne maison dans Paris. La chute fut grande et amère…", rapporte Saint-Simon avec jubilation. Il semble toutefois accorder à la princesse une nuance de compassion en rapportant sa mort un peu plus tard :

"La duchesse de Mantoue mourut aussi à Paris, à la fleur de son âge, et d'une beauté qui promettait une grande santé, le 16 décembre. Sa maladie fut longue, dont elle sut heureusement profiter. Depuis son bizarre mariage sa vie avait été fort triste ; aucun des beaux projets de la duchesse d'Elbeuf ni de ses grandes prétentions pour elle n'avait pu réussir. Elle avait depuis son retour mené à Paris une vie fort triste. Elle n'avait point d'enfants et n'eut rien de son mari. Il avait l'honneur d'appartenir au roi, qui prit le deuil en noir pour cinq ou six jours."

Précisons que le lien de parenté du duc de Mantoue et du roi n'était d'ailleurs pas des plus étroits. Au degré le plus proche, la mère du duc de Mantoue, Isabelle-Claire d'Autriche-Tyrol, était cousine issue de germaines de Louis XIII, père de Louis XIV. Isabelle-Claire, fille de Claudia de Médicis, fille de Ferdinand Ier, grand-duc de Toscane, et Louis XIII, fils de Marie de Médicis, fille de François Ier, grand-duc de Toscane, Ferdinand Ier et François Ier étant frères.


On remarquera que Rigaud reprend pour son portrait de Suzanne-Henriette exactement les mêmes costume, pose et accessoires, que dans son portrait de la princesse de Conti. Il se contente de changer le visage du modèle et le sens dans lequel les princesses tournent leur tête.

De tels remaniements, habituels à l'époque, étaient désignés sous le nom de portraits "en habillement répété". Le portrait de la princesse de Conti fut livré en 1706 et payé 1000 livres. Celui de la duchesse de Mantoue fut livré en 1709 et payé 500 livres, d'une part précisément parce que la composition est une simple reprise, d'autre part parce qu'il est coupé au genoux quand le premier était un portrait en pied.